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Le travail des abeilles

À propos du film Honeyland

Quand on parle « travail » dans nos sociétés occidentales, on pense à « emploi, métier ». Alors quand on regarde le début de ce documentaire, à savoir l’excursion de Hatidže, sur des chemins escarpés à la recherche de ruches d’abeilles sauvages, on ne se dit pas : « Tiens, voilà quelqu’un qui s’en va au travail. ». Et pas plus quand on la voit nourrir à la cuillère sa mère grabataire dans une maison en pierre d’un village quasi abandonné, avec un poêle à bois comme seule source d’énergie : « Tiens, elle est aussi aidante familiale ». Et pourtant, le soin des ruches, la récolte du miel comme l’accompagnement d’une personne âgée sont bien un travail, et pas seulement parce que l’apiculture est manifestement sa seule source de revenus (bien modestes, vu ses conditions matérielles). Ce travail, au sens le plus fort du mot, la fait vivre. Ces activités, c’est sa vie. Les images montrent remarquablement sa grande maitrise de l’approche de la ruche, de l’observation des abeilles, de la manipulation des rayons de miel. On voit à ses gestes, à son regard, à l’écoute de son chant en contrepoint du bourdonnement de la ruche, à quel point elle coopère avec les abeilles, tout comme elle prend soin de sa mère. Et le marché est explicite : la règle d’or est de laisser la moitié du miel en place, pour ne surtout pas affamer l’essaim. Ni le personnage ni le documentaire ne verse dans un discours naïf sur un rapport fusionnel ou sacré à la nature, sur une idéalisation du travail de l’apicultrice. Hatidže enfume les abeilles autant que nécessaire pour éviter les piqures, elle brusque sa mère quand il le faut. Simplement, elle travaille avec habileté, engagement ; elle travaille avec les abeilles et non contre elles, avec celle qui reste sa mère malgré la sénilité.

Le contraste est fort avec l’autre personnage du film, collectif celui-là, une famille venue s’installer dans le village en ruine. Là non plus, pas vraiment de métier, pas de cadre contractuel à l’exercice d’une profession. Pour le père, Hussein, il s’agit surtout de faire feu de tout bois pour nourrir la famille : élever du bétail, cultiver du maïs, et, pourquoi pas, installer des ruches si ça peut rapporter. C’est alors toute la force de ce documentaire que de montrer deux rapports au travail profondément opposés, sans verser dans la caricature, ou dans le message trop lourdement explicité. Hatidže n’est pas une rescapée du paradis originel où les humains vivaient en bonne communion avec la nature, et Hussein n’est pas un salaud de patron capitaliste. Tous deux s’efforcent simplement de vivre, dans le monde tel qu’il est. Les hasards de l’existence ont laissé Hatidže échouée dans ce village, célibataire à 50 ans, en charge de sa mère. Hussein est convaincu que sa nombreuse progéniture lui garantit l’avenir : « un enfant, ça vaut de l’or ! ». En attendant, ce sont surtout des bouches à nourrir et il ne peut compter que sur sa débrouille pour gagner quelques sous.

On le voit alors aux antipodes de la relation soigneuse aux abeilles de sa voisine. Il faut faire du chiffre : augmenter le cheptel à tout-va, quitte à maltraiter les animaux, perdre des veaux suite à une épidémie. Priorité au court terme : un pot de miel vendu vaut mieux que deux autres à vendre peut-être l’année prochaine, tant pis si on affame les abeilles. Et quand on n’a plus le choix (qu’on estime ne plus l’avoir), on passe à la prédation sans retour : on tronçonne le tronc d’arbre abritant une ruche pour récupérer le miel, les abeilles iront bien ailleurs. Pour que l’affaire tourne, il faut mettre la femme et les enfants au travail, et ce n’est pas simple quand c’est contre leur gré : madame se laisse un peu vivre, les garnements font des bêtises, ont peur des abeilles, menace de partir, et personne ne prend d’initiative en l’absence du père. Pas de syndicat, mais ça s’engueule sec. Même leur mode de distribution est aux antipodes l’un de l’autre. Hatidže se rend elle-même sur le marché de Skopje pour convaincre un à un des maraichers de prendre son miel, en négociant le prix, en le faisant gouter. Hussein est plus ou moins sous la coupe d’un intermédiaire qui tantôt l’appâte, tantôt lui force la main pour vendre à tout prix.

Aucune de ces vies n’est très enviable. Comme souvent, mais là aussi ce n’est qu’esquissé dans le film et c’est peut-être mon regard de spectateur qui y cherche une dimension symbolique, l’avenir appartient aux enfants. L’un des fils de Hussein sympathise avec Hatidže, qui lui apprend bien volontiers les règles d’or et quelques gestes de son métier. Un début de transmission ? Qu’en fera ce garçon en grandissant dans notre monde industriel et marchand ? Comment coopérer, travailler entre humains, entre humains et abeilles ? Des questions ouvertes.

Patrice Bride

Bonus : un podcast très intéressant est proposé en prolongement du documentaire. On y apprend beaucoup du travail de documentariste d’une part, d’apiculteurs d’autre part.

https://podcast.ausha.co/kmbo-podcast/podcast-kmbo-honeyland

Un article du New York Times sur le devenir des personnages du documentaire, leurs relations avec les documentaristes : ça fait aussi partie de leur travail !

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