Chercheur·es/Des récits du travail

Le travail de l’anthropologue : futile ou utile ?

Je suis enseignante-chercheuse et la recherche n’occupe qu’une partie de mon temps de travail. Donc, il faut veiller à ce qu’elle ne soit pas complètement mangée par la partie consacrée à l’enseignement, ni d’ailleurs par la partie bureaucratique. Mais j’y veille, et c’est entretenu par le fait d’émarger, depuis mes débuts, à des recherches qui sont commanditées, pour lesquelles des rendus, des rapports, sont planifiés. Quand j’étais plus jeune, je me préparais avant d’aller sur le terrain. Maintenant, je ne m’y prépare plus tellement. Je préparais beaucoup plus attentivement les dossiers dans un premier temps et j’avais une sorte de pré-grille ou de grille qui me servait de béquille. Et puis, j’avais très peur, des silences par exemple… Être chercheur, c’est aussi mener un entretien et une de mes peurs, qui a duré quand même quelques années, j’ai mis du temps avant de m’en débarrasser, c’était les silences… Donc, j’avais une série de questions un peu trop serrées. C’est ça que j’ai appris petit à petit. Donc, aujourd’hui, je me prépare beaucoup moins aux entretiens, mais j’essaie d’être rigoureuse sur ce qu’il faut faire monter, ce sur quoi il faut faire parler les interlocuteurs. Mais il n’y a pas vraiment de préparation à proprement parler. C’est presque une seconde nature.

Attendre que les réponses émergent

Je préfigurais trop mes objets, j’avais un peu décidé de là où je voulais en venir. En fait, j’avais trop préconstruit là où je voulais en venir. Et là, je laisse beaucoup plus la chance au propos de surgir comme ça et à l’interlocuteur de me répondre vraiment puisque c’est à l’informateur de dire ce qu’il a à dire… C’est lui qui détient la vérité que je cherche. Et lors de mes débuts, il me semble que c’était plus peut-être l’impression que c’était moi qui la détenais et que je voulais que les propos de cet interlocuteur collent à ce que j’avais préconstruit. Il me semble que maintenant j’attends plus que les réponses émergent de mon interlocuteur.

Le travail de l’anthropologue

Je suis anthropologue. Mes objets de recherche ont trait aux identités culturelles, à la façon dont celles-ci se construisent, se recomposent, interagissent, et c’est directement hérité de mon sujet de thèse de doctorat1. Il portait sur les usages, par une ethnie nomade, les usages politiques, sociaux de leur patrimoine culturel. C’est plutôt l’idée de comment on use de l’identité contemporaine aujourd’hui avec les autres… comment elle irrigue et alimente les interactions.

En ce moment, je travaille à Nîmes dans un quartier dit ghetto, où il y a une grosse majorité d’habitants issus d’une voie migratoire historique essentiellement maghrébine plutôt marocaine, ou sont migrants eux-mêmes. Et à Clichy-sous-Bois où l’immigration n’est pas la même, car il y a des Haïtiens, des Africains, des Turcs, des Algériens, des Marocains, des Roumains. Populations différentes, politiques publiques animées différemment, mais je m’intéresse à cet usage des identités, des stéréotypes de part et d’autre, par les publics et par les institutions qui les regardent, les scolarisent, les administrent. Et ce qui m’intéresse le plus dans cet ensemble, c’est l’institution école.

Le travail sur le terrain

En tant qu’anthropologue, une bonne partie de ma méthode est définie par le terrain, le terrain au sens l’observation participante, ou pas. J’ai fait de l’observation participante en prenant par exemple un poste de prof au collège Gaston Doumergue2. Là, j’ai demandé au Principal de pouvoir me négocier une place pour éprouver les contradictions du système, de l’intérieur… Ça, c’est l’observation participante. Tu as aussi l’observation tout court ; c’est plus malaisé, c’est plus compliqué de se faire accepter lorsqu’on vient juste observer. On est un peu mal à l’aise. Ainsi, au début… j’avais l’impression de louper plein de choses. Et puis, j’ai appris à donner un coup de main. Par exemple, en ce moment, on travaille sur l’alimentation des cantines scolaires et donc je suis allée passer une matinée avec un cuisinier au collège Rabelais3, à partir de sept heures du matin quand il reçoit les produits, jusqu’au moment où il les met dans l’assiette. Hé bien, à un moment, je me suis retrouvée à casser des œufs pour faire une omelette gigantesque, ce que je n’aurais pas fait aussi facilement il y a quelques années. Donc là, il n’y a pas d’observation participante, je ne me suis pas transformée pour les besoins de la cause en commis de cuisine, c’est juste une immersion ponctuelle. Il me semble vraiment que ça s’apprend, qu’on se forme, qu’on s’éprouve soi-même…

Pour ce qui est de la prise de notes, lorsque tu t’entretiens avec des personnes, tu écris quand même, tu marques des choses… Et ça ne gêne pas les gens de me voir écrire parce qu’au bout d’un moment, ils sont rentrés dans l’échange. C’est vrai en revanche que j’enregistre peu. J’enregistre peu, mais j’ai des petits trucs qui sont mnémotechniques pour savoir ce qui s’est passé à ce moment-là. En revanche, c’est différent lorsque tu fais l’observation, participante ou pas d’ailleurs, sur le terrain, quand tu es immergé sur un quartier, dans un collège. Là, lorsque tu es immergé, tu ne peux pas avoir un carnet à la main. Si tu te balades dans Clichy-sous-Bois avec un carnet, tu vas très rapidement te faire remarquer. Sans carnet, tu loupes des choses, mais tu développes aussi un sixième sens, tu notes dans la tête. Il faut avoir son carnet de bord « intérieur », et quand tu arrives chez toi ou dans le train ou dans le tram, tu notes, même si tu en loupes aussi. Mais la reconstitution de la réalité est de toute façon, est une construction, une série de choix. Bref, nos façons de faire sont formatées par l’objet de la recherche, mais aussi par sa discipline, je dirais qu’en anthropologie, on a une sorte de dévotion pour le terrain, une mystique : le terrain parle… les odeurs, les couleurs, les ambiances, et on apprend de plus en plus cela au fur et à mesure qu’on prend un peu d’expérience, à savoir gérer ce flux de choses.

J’ai appris cela de mes maitres ethnologues à l’EHESS, Philippe Descola, qui fait un travail magnifique, et quelqu’un que j’aimais beaucoup, qui est décédé aujourd’hui, qui a compté, Daniel Fabre.

Structurer le flux d’informations

Il y a enfin le travail qui est a posteriori, fait d’analyse et d’interprétation… Pour moi, ce n’est pas toujours le plus motivant, parce que le terrain est exaltant, c’est une aventure à chaque fois, mais c’est ce moment nécessaire où on récupère et structure ce qu’on a ; il y a alors une part qu’il faut assumer, qui est à la fois une part de subjectivité, de construction, d’autant qu’on se situe, on va dire dans une démarche plus inspirée par Wébérienne que Durkheim ; et une part où on s’efface aussi, on laisse la place aux acteurs et à leur façon de se situer, même si on ne partage pas forcément leurs positions. C’est cette tension qui est la plus compliquée et la plus riche.

C’est vrai qu’on est quelquefois devant des profusions de notes impressionnistes, des carnets, ou des entretiens enregistrés. Par exemple, on a actuellement, avec l’équipe avec laquelle je travaille sur la restauration scolaire, des dizaines d’heures de vidéo, d’ambiances, d’entretiens, on a même filmé nos réunions d’équipe. On a placé la caméra à un endroit et on a fait parler les gens sur ce que c’est aujourd’hui nourrir les jeunes à l’école. Donc, on se retrouve devant ce flux d’informations… Là, c’est vrai qu’il va falloir de la distance, pour organiser, construire ces données. Ce qui a structuré en partie en amont, ce sont des pré-hypothèses. Il faut que les hypothèses puissent être déplacées, documentées, que le périmètre des hypothèses puisse être redéfini et c’est un travail assez intéressant.

C’est moins exaltant que d’être sur le terrain, mais c’est une phase où tu vas donner du sens, de l’intelligence à tout ce fatras, à tout ce qui apparait comme un fatras. Et là, tu organises le réel, tu le retailles, tu le modèles, tu le structures. Tu n’as pas vraiment de certitude, mais tu sais que, de toute façon, la réalité sociale est présentée par toi, que tu peux la présenter sous des angles différents. Il n’y a pas de vérité absolue. Du coup, il y a des données venant de l’observation participante, l’observation, les entretiens, qui ne servent pas. C’est une vérité méthodologique : on a fait feu de tout bois. Et ces données foisonnantes vont te fournir des lectures inattendues, et là, tu comprends. Tu comprends, ce qui signifie que tu décides. C’est ça.

Un exemple d’inattendu : la friction des normes dans les cantines

Sur les cantines, par exemple, on a commencé à poser la caméra, à s’entretenir avec les gens, à aller sur le terrain, à regarder, à s’assoir avec les gens qui font la cuisine, à discuter avec eux, prendre le petit déjeuner, des déjeuners. Tu vois, comme ça le matin, à midi… avec les personnels, les enfants. En regardant mes notes, en repensant à tout ça, j’ai fait apparaitre une sorte d’organisation théorique autour de l’idée de la cantine comme lieu de friction des normes juridiques, normes écologiques, normes de l’éducation au gout, normes de la rationalité, de l’égalité, de la santé, le grammage, c’est important le grammage. Il faut tant de ci, tant de ça, de viande, de lait…. Normes culturelles avec le végétarien, le halal. En fait, on trie les données, découpe, donne du sens, trouve des recoupements, unités significatives de sens comme les définit Jean-Claude Kaufmnan, en prenant dans le propos de la gestionnaire, le propos de l’élève, le propos du Principal, le propos du cuisinier… Au bout de quelque temps, le réel se rend lisible, tes lunettes s’ajustent. Quelquefois, ça prend du temps, et quelquefois, c’est plus compliqué que prévu.

Zebda, un exemple de renversement des stéréotypes

Ma première grosse recherche, c’était à Toulouse, avec Zebda, ces jeunes étaient perçus et construits par les différentes institutions, scolaire, politique de la Ville, comme un groupe de jeunes issus de l’immigration algérienne, un groupe de musique dont les références culturelles et familiales étaient l’islam, le pays d’origine et donc comme « communautaristes » forcément… Ils étaient marqués comme ce qu’on appelait des Beurs, des descendants d’immigrants et complètement vus, lus et construits comme ça. Et en faisant cette première enquête après ma thèse, enquête commanditée par la Mission du Patrimoine ethnologique du ministère de la Culture, le cadre compte, je me suis aperçue que les jeunes de Zebda étaient ultra-républicains !

© Association Tactikollectif

Je me souviens d’une petite fête un jour où l’un d’entre eux avait enfin obtenu sa carte d’identité, dans le cadre des lois Pasqua avec le choix de nationalité qui se fait à dix-huit ans4. J’ai assisté sur le terrain à cette une scène de liesse qui m’a beaucoup marquée, pour une carte d’identité française. Et puis il y avait leurs références hybrides, ce qu’ils choisissaient comme icônes pour se représenter, comme Yvette Horner avec son accordéon. L’image de l’accordéon avec ce boxeur noir, Al Brown, magnifique ; « la boxe doit être joyeuse, un boxeur qui rage boxe mal, un boxeur danse ». Cette phrase de Cocteau était l’emblème de l’édition 1993 d’un festival de musique que Zebda avait monté dans les quartiers toulousains, et elle voulait tout dire : elle les décrivait profondément.

Et puis dans le groupe autour, Salah Amokrane5 qui a fait ensuite de la politique, très habité par son désir d’être utile, en tant que Français, de Toulouse, avec des origines qui l’enrichissent, comme nous en avons tous, même si elles ne sont pas toutes minorées, racisées, comme on ne disait pas alors. Alors qu’ils étaient construits comme étrangers par les institutions, comme communautaristes, je les comprenais à l’inverse quasi-exaltés par toutes ces dimensions qui construisaient positivement leur identité… Et Magyd Cherfi raconte tout cela dans ses livres depuis. Cette enquête a été totalement initiatique pour moi.

La chercheuse et la déconstruction de la « réalité »

En travaillant en France dans des villes et des quartiers dits « prioritaires », je me trouve face à des objets sociaux préconstruits par les médias, l’École, la politique, et on ne peut pas se débarrasser comme ça de toutes ces couches de représentations. Elles alimentent les débats, elles préconstruisent la réalité. Il faut faire un travail un peu contre-intuitif de déconstruction de ces objets parce qu’on se retrouve, sinon, sur des terrains en ayant une lecture déjà formatée par le débat public, le voile, l’islam. Oui, c’est pénible, embrouillé. Ça embrouille les choses le fait que le débat public se soit emparé de ces choses. Tu vois des femmes voilées, tu ne peux pas les voir comme simplement des gens qui font des choses, qui amènent leurs enfants à l’école. Tu ne peux pas les interroger naïvement, j’allais dire. Tu as toute la cohorte d’idées, des débats, qui pèse… Ça empêche même un peu ton intuition, ça empêche un peu ton accès à la réalité. Il y a des couches comme ça d’idéologie, de distance qui se mettent entre toi et la réalité.

Tu as une solution, c’est de travailler sur ces couches de sens, c’est de traiter ces choses-là, pour les déplier. Mais ça n’en finit plus, cette mise en abime. Le fait que les femmes musulmanes sont dominées ou pas, par qui… C’est faire une sociologie de débat sur la question et puis finalement, ça me semble oiseux. Sans compter sur les effets que ça a sur les gens eux-mêmes. Les gens eux-mêmes qui se perçoivent comme des produits. Des gens dont on parle sans jamais leur demander leur avis. Mais qui sont au centre de tous les débats de société. Je fais des efforts pour que ça ne m’empêche pas de faire mon terrain, d’écouter ce que les gens ont à dire sur leur propre expérience.

Nouer la relation pour travailler ensemble

La différence se creuse aussi comme ça entre nous et eux. La différence, elle est aussi construite par les débats, par tout ce qu’il y a eu avant, par les médias. Ainsi moi, je suis produite par les gens du quartier comme une chercheuse, une Française, occidentale. On est produits les uns et les autres. Eux aussi me voient comme ça. Il faut faire avec, ça prend du temps et le temps est la chose qui devient la plus luxueuse dans la recherche.

Ce qui fonctionne assez bien, c’est les relations, faire quelque chose ensemble, par exemple faire des groupes d’échanges sur « qu’est-ce qui serait pour vous une bonne école au 21siècle ? » travailler ensemble… Et là, on déplace, on travaille ensemble, on fait ensemble, u commun, c’est ça qui déplace les choses. Ça fonctionne. Trouver un objet commun, et sur la durée, dans la répétition, boire des cafés, parler de choses anodines… Voilà. Les gens sont très sensibles aussi au fait que tu leur accordes du temps, de l’importance et ça, ça fonctionne bien. Tu ne viens pas seulement pour ponctionner des données. Tu arrives à trouver de la relation, qui passe par-dessus les constructions toutes faites. C’est sûr, ça diffère de l’époque de Lévi-Strauss, a priori les Amazoniens ne savaient qu’ils étaient perçus comme des sauvages…

Produire du vent ?

On est tous, un moment, à se dire « mais ce que je produis, en fait, c’est du vent, c’est impalpable, c’est des écrits, c’est du texte, des livres, des articles, à quoi ça sert ? ». Et puis les articles, même nous, entre chercheurs, on ne se lit plus beaucoup ; les écrits, les articles, c’est pour fabriquer des carrières, c’est pour se voir entre soi et soi. Alors qu’on ressent une sorte de satisfaction intense lorsqu’on fait quelque chose avec les gens, sur le terrain. Par exemple, être prof auprès6 des ENA ; par exemple, réfléchir avec des mamans à Nîmes sur ce que c’est une école aujourd’hui, faire partie d’un groupe avec les enseignants, les inspecteurs, les travailleurs sociaux7. Là, on est… « heureux » quasiment. Et le pour le coup quand tu reviens dans ton bureau et que tu te dis qu’il va falloir que tu racontes tout ça, tu te dis que c’est moins intéressant que d’avoir fait ce que tu as fait avec les gens.

C’est Loïc Wacquant qui disait en partie cela. Il a travaillé dans le ghetto aux États-Unis. Quand tu lis son livre sur le Bronx et la boxe8, il y a tout un passage où il écrit qu’il ne veut plus revenir à l’état de chercheur. Oui, il y a une habitude du chercheur qui est de se fondre dans la réalité du terrain et de s’y dissoudre avec bonheur, ça pourrait être une autre vie. C’est une tentation pour les ethnologues, moi en tous cas. C’est une tentation très, très forte de participer à la réalité que tu es censé tout le temps mettre à distance. Encore une tension qui définit le métier.

La solitude de l’anthropologue

Je crois que dans cette discipline d’anthropologie-ethnologie, on est seul. Et c’est presque un outil que d’être seul, mal à l’aise sur le terrain. Parce qu’il faut éprouver des choses, éprouver des contradictions. On est moins seul lorsqu’on revient dans le labo, qu’on participe à un séminaire, qu’on raconte ces choses-là, mais le passage sur le terrain a été très formateur.

La solitude, l’angoisse, Malinovski9 raconte ces choses-là, mais on n’est plus à son époque où il fallait presque devenir celles ou ceux qu’on allait étudier pour éprouver tout. Ça a quand même beaucoup changé. Et le temps que l’on n’a plus, puisqu’il faut rentabiliser. Et puis, ces dernières années on travaille en équipe pluridisciplinaire aussi, je travaille avec des sociologues, des sciences de l’éducation, avec des philosophes. C’est plaisant parce qu’on valorise beaucoup plus aujourd’hui l’interdisciplinarité. Ces rencontres se font aussi au gré des rencontres personnelles. Mais il y a aussi des limites de l’interdisciplinarité, on ne se comprend pas toujours, mais je n’ai pas de longue expérience à ce sujet. Sur la dernière enquête, les cantines scolaires, je suis contente qu’on soit plusieurs, donc des médecins, des spécialistes de la santé publique, quelqu’un qui s’occupe d’alimentation et il y a un sociologue, le philosophe, un juriste, une politiste. Je ne sais pas ce que ça va produire. C’est vrai qu’on doit rendre compte de la réalité de façon plurielle et essayer de s’adapter les uns aux autres. Ce n’est pas simple pour le moment, mais c’est bien ça même qui est intéressant.

La dépendance des chercheurs vis-à-vis des recherches commanditées

La course pour obtenir des budgets de recherche se lit à Montpellier avec « Muse », le projet e-site d’une université d’excellence10. Là, je suis impliquée pour une part modeste dans une équipe de chercheurs de sciences dites dures, on va dire pour apporter le point de vue des sciences humaines sur la question des moustiques (politiques et réception des messages par les publics) au Burkina Faso comparée à la Camargue. Nous, les sciences humaines et sociales, on est quelquefois la « danseuse » des sciences dures, pour leur obtention d’un projet. Le point de vue de la sociologie, de l’ethnologie, c’est un plus.

Pour ma part, j’ai toujours cherché des financements et des commandes publiques, État ou collectivités, avec différents ministères comme l’Urbanisme11, la Politique de la Ville. C’est un moyen de se soumettre à un défi : quand tu es commandité par un de ces acteurs, tu es confronté à une forme d’exigence de réel. Pour donner un exemple, lors d’un colloque de l’ANDEV12, je faisais une intervention sur la mixité sociale, je parlais des recherches et des résultats obtenus dans ce domaine. Et j’ai été contactée par la collectivité pour en quelque sorte tenter d’« appliquer » ces analyses, ou, en tout cas, d’accompagner la ville de Nîmes dans la reconstruction d’une école selon les préconisations émises par la recherche. Et ça, c’est un défi, lorsqu’on te dit « OK, avec la recherche, vous avez trouvé ça, ça et ça. Est-ce que vous pouvez nous aider concrètement, mettre la main à la pâte ? ». Clairement, le financement de la recherche est alors adossé à ses résultats. Donc, ils voulaient un accompagnement scientifique pour construire une nouvelle école, en recherchant la mixité sociale. Le projet a abouti, l’école est construite. L’équipe a consisté en un groupe composé de personnes aux statuts différents : des parents, un inspecteur, des enseignants, des associations, des jeunes… C’est ce groupe-là qui a réfléchi, chacun à sa place pour construire une école nouvelle.

Là il y aurait un malaise si tu ne rendais pas quelque chose au bout du chemin. Tu te sens obligé vis-à-vis du commanditaire. Il faut fournir quelque chose. Il faut travailler à quelque chose de concret alors que, quelquefois, tu produis, tu te demandes quoi… La question ici, c’est celle de l’utilité sociale. Il me semble que c’est ce qui nous engage plus, qui nous oblige plus. C’est collectif, et le résultat dépendra de la façon dont on a su travailler ensemble. Donc, ça embarque un peu tout le monde. Cette expérience est très positive pour le coup. Bien sûr, on a publié des articles destinés plus à la communauté universitaire, c’est une partie essentielle de notre travail, mais au fond je suis plus épatée de la conception architecturale de l’école inaugurée en janvier 2020 que de l’article13 que j’ai écrit sur cette recherche dans une revue universitaire. Tout récemment, nous avons même d’ailleurs publié à 4 mains, chercheurs et commanditaires (Clichy-sous-Bois et Nîmes) pour la revue Diversité, sur ces expériences, ces tensions.

Les SHS ne sont pas si « molles » que d’aucuns le disent

Ce qui me tient à cœur dans la question de la commande, c’est de parvenir à rendre quelque chose d’un peu digne. Et donc de faire exister ce que tout le monde désigne comme un peu mou, tu vois, les sciences humaines et sociales. Les recherches comme celles de P. Périer14 ont montré que les parents n’étaient pas suffisamment considérés, accueillis à l’école. Là, dans cette école qui a ouvert en 2020, il y a un atrium avec machine à café et des canapés et les parents peuvent se sentir aussi un peu chez eux. Voilà, c’est là-dessus que je voudrais insister finalement. Ce n’est presque rien, mais si la recherche en sciences humaines et sociales a un sens, c’est bien aussi dans le fait de pouvoir s’interroger sur son utilité. Sinon, qu’est-ce qu’on fait ? Juste de l’entre-soi professionnalisant ?15 ? Des états des lieux, des revues de littérature, des constats ? La physique fait voler des avions, nous on peut faire société, dans le meilleur des cas, et sporadiquement. Je crois que quelquefois, entre nous, chercheurs, quelque chose peut manquer de ce côté-là, en tous cas est à creuser de ce côté-là, et je veux rendre hommage, si on termine cet échange, à H. Becker (https://journals.openedition.org/sociologies/3961), qui évoque la question de « rendre la sociologie pertinente pour la société ». Mais la pertinence ne consiste pas à résoudre des problèmes définis par d’autres, et à accepter les questions posées telles quelles, par un point de vue souvent majoritaire. C’est : qui veut régler quoi et pour qui et pourquoi, qui est important à regarder et à comprendre avant tout. Travailler les différents points de vue, de plusieurs acteurs à différentes places, sur un objet, peut permettre de faire émerger les différentes définitions d’une situation, et des conflits, des intérêts, de la domination. Ça passe ou ça casse. Quelquefois ça casse, j’en ai des souvenirs cuisants. Quelquefois ça passe.

Geneviève Zoïa
Propos recueillis et mis en texte par Richard Étienne

Geneviève Zoïa, Une ethnologie de l’École comme outil pour la formation des enseignants à la diversité culturelle, dans Françoise Lorcerie (dir.). Éducation et diversité – Les fondamentaux de l’action. Presses universitaires de Rennes, 2021.

1 Geneviève Zoia a rédigé et soutenu en 1989 la thèse suivante : Tradition et modernité en Grèce aujourd’hui. Un groupe de pasteurs nomades sédentarisés : les Sarakatsans sous la direction de Nicole Belmont, Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, EHESS, Paris

2 Le nom du collège a été changé.

3 Le nom du collège a été changé.

4 Cette loi soumettait l’obtention de la nationalité française, pour un mineur né en France de parents étrangers dotés d’une carte de séjour, à sa majorité, à une déclaration préalable (dite « manifestation de volonté ») faite entre 16 et 21 ans. L’obtention de la nationalité à la majorité n’était donc plus automatique, une première depuis 1889. Cette disposition déclarative a été supprimée par la loi Guigou du 16 mars 1998.

5 Ce militant des quartiers (à travers le collectif Tactikollectif), co-fondateur des Motivés, ancien conseiller municipal de Toulouse, a rejoint Benoît Hamon juste avant la campagne présidentielle de 2017. Il avait aussi fait campagne pour EELV dans la deuxième circonscription de Haute-Garonne lors des législatives qui avaient suivi, soutenu alors par Benoît Hamon. 

6 ENA : élèves nouvellement arrivés.

7 Guyon, R. (2020). Expérimenter une nouvelle relation entre la ville et l’école. Entretien réalisé en juillet 2020 avecOlivier Klein, Thierry Léouffre, Laurent Visier et Geneviève Zoïa. Diversité, 199,108 —, https://www.reseau-canope.fr/notice/diversite-n-199-septembre-decembre-2020.html, consulté le 20 avril 2021. Une vidéo accessible en ligne fait également part de ce projet mené à son terme : https://vimeo.com/497639573.

8 Wacquant, L. (2001). Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur. Marseille et Montréal : Agone, Comeau et Nadeau.

9 Bronisław Malinowski est connu pour avoir systématisé la pratique de l’anthropologie de terrain et avoir proposé la méthode dite d’« observation participante », faisant ainsi rupture avec ses contemporains tels James George Frazer, Émile Durkheim ou Marcel Mauss.

10 « Le projet MUSE “Montpellier Université d’Excellence” mobilise les forces de 19 institutions vers une ambition commune : faire émerger à Montpellier une université thématique de recherche intensive, internationalement reconnue pour son impact dans les domaines liés à l’agriculture, l’environnement et la santé, susceptible de devenir pour tous les membres du consortium un partenaire académique auquel ils seront fortement liés et dont ils pourront se prévaloir », https://muse.edu.umontpellier.fr/li-site-muse/, consulté le 14 aout 2020.

11 « Le Plan Urbanisme Construction Architecture (Puca) est une agence interministérielle créée en 1998 afin de faire progresser les connaissances sur les territoires et les villes et éclairer l’action publique. Le Puca initie des programmes de recherche incitative, de recherche-action, d’expérimentation et apporte son soutien à l’innovation et à la valorisation dans les domaines de l’aménagement des territoires, de l’urbanisme, de l’habitat, de l’architecture et de la construction », http://www.urbanisme-puca.gouv.fr/, consulté le 14 aout 2020.

12 ANDEV : Association Nationale des Directeurs et Cadres de l’Éducation des Villes et des Collectivités territoriales.

13 Zoïa, G., Visier, L. (2016). Construire l’école du bienêtre dans un quartier pauvre. Une expérience d’accompagnement sociologique. Espaces et sociétés, 166 (3), 79-93. doi:10.3917/esp.166.0079.

14 Pierre Périer est sociologue. Il est professeur de sciences de l’éducation à l’Université Rennes II. Ce chercheur s’est intéressé aux élèves et aux parents en difficulté, mais aussi aux enseignants et à leur formation.

15 Une des commandes majeures faites aux universités en matière de SHS consiste dans la professionnalisation des divers personnels en application de référentiels de compétences : Marcel, J.-F., Tardif M., Piot, T. (2021, dir.). 30 ans de politiques de professionnalisation des enseignants. Regards internationaux. Toulouse : Presses universitaires du Midi.

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