Des récits du travail/Migrantes

« La vie m’a forgée »

Mon plus beau souvenir de travail, c’est le sourire des enfants lorsque j’ai réussi à ce qu’ils aient à manger, de quoi s’habiller, une place pour dormir, une école où aller le matin. Ils se sont retrouvés dans un bateau dans la foule des réfugiés qui fuyaient une région en guerre de ce pays d’Afrique centrale, et il fallait les accueillir dans la ville où j’habitais. Quand je les vois sourire, la fatigue disparait, j’ai envie de revenir le lendemain. Ils avaient de la peine à être séparés de leurs parents, mais ils avaient aussi la joie de vivre, ils grandissaient. Je me souviens aussi d’un appel en urgences pour une dame en train d’accoucher. Elle était très jeune, à peine 14 ans. Elle était arrivée là sans rien, il fallait trouver une solution immédiate. J’ai frappé à la porte des voisins, en ayant la peur au ventre de tomber sur quelqu’un qui nous fasse du mal. Elle accouchait dans le noir, nous sommes arrivés avec seulement des lampes torches. Mais nous avons réussi à nous occuper d’elle, à la soigner, la couvrir. Et le lendemain, nous sommes revenus voir le bébé, c’est une vraie joie.

Je travaillais pour l’Unicef, puis en collaboration avec le Programme alimentaire mondial. J’ai commencé en étant bénévole, en fin de journée après ma journée d’études à l’Université. Après avoir obtenu ce qu’on appelle dans notre pays le diplôme d’État, l’équivalent du baccalauréat en France, j’avais rencontré une association qui prenait en charge les personnes déplacées à cause de la guerre. On disait « déplacés » plutôt que « réfugiés », c’était moins dur. J’étais à la distribution des colis, puis j’ai pris des responsabilités pour m’occuper des enfants isolés. Certains arrivaient très jeunes, séparés de leurs familles, avec au mieux un adulte qui avait accepté de s’occuper d’eux pendant le voyage. Je devais trouver une place dans une tente, et si possible une famille qui veuille bien le prendre en charge, avec du ravitaillement en compensation. Je passais voir chacun au moins une fois par semaine, pour les questions matérielles, mais aussi en sachant bien qu’ils avaient besoin d’un peu d’amour. J’essayais de retrouver leurs parents, mais certains préféraient les abandonner, en sachant qu’ils s’étaient retrouvés dans de bonnes mains. C’est un vrai casse-tête.

Mes études dans mon pays natal étaient en sciences politiques. C’était un choix de mes parents, qui étaient dans ce domaine. Mon frère a fait des études en relations internationales, ma petite sœur dans le droit. J’ai étudié les questions de gouvernance, dans la perspective de devenir cadre dans l’administration. Tant que j’étais à l’université, mon activité auprès des déplacés était un engagement bénévole, après les cours. Souvent je terminais à minuit ou une heure du matin. Parfois je n’allais pas à la fac, des copines prenaient des cours pour moi. Ensuite, j’ai eu des responsabilités dans la distribution des colis alimentaires, des sacs de riz ou de biscuits, et puis l’attribution de places pour dormir. Il fallait faire en sorte de servir les personnes qui en ont le plus besoin, et c’est très difficile quand tout le monde manque de tout. Il fallait trouver des gens de confiance. Il faut négocier tout le temps : « Vous avez déjà eu un colis la semaine dernière, laissez-en pour les plus petits ! » Tout le monde y a droit, petit ou grand, mais je sais bien que certains prennent plus ce que d’autres, prennent pour revendre et gagner quelques francs. Il fallait systématiquement faire des rapports sur les distributions, pour ne pas être accusé de détournement. C’était souvent la loi du plus fort.

Ici aussi, en France, j’ai eu l’occasion de m’occuper d’enfants, mais le contexte était très différent. C’était dans la période où je faisais des démarches pour la demande d’asile. Je n’avais pas le droit de travailler, tant que je n’avais pas les papiers. J’avais besoin de rencontrer du monde, de remplir mes journées. J’ai fréquenté l’église, où j’ai fait des connaissances. Progressivement, on m’a confié des enfants à garder, à emmener à l’école. On me payait en espèces, ça me faisait un peu d’argent. Puis j’en ai gardé le weekend, parce que les parents partaient travailler à Paris. Je restais avec les enfants du samedi au dimanche soir. Mon arrivée en France avait été un choc très brusque. En m’occupant d’enfants, j’ai commencé à revivre, petit à petit.

J’étais dans un foyer de travailleurs, sans rien faire parce que je n’avais pas les papiers pour travailler. Je m’ennuyais beaucoup toute la journée. J’ai demandé au directeur de me trouver une activité et j’ai finalement proposé de m’occuper de la distribution du café le soir, de 17 heures à 23 heures. Je n’étais pas payée, mais ça m’occupait. C’était une délivrance, après des journées vides à ne rien faire. Je voyais du monde. Et le directeur me donnait quelques tickets restaurant pour me permettre de manger au restaurant du foyer.

Ensuite j’ai travaillé à Emmaüs, d’abord trois demi-journées par semaine, bénévolement. Puis ils m’ont fait un contrat, vingt heures par semaine, surtout pour du tri et de l’étiquetage. Parfois j’étais à la caisse, le mercredi et le samedi. C’était une expérience positive, avec des gens géniaux, mais j’avais envie d’autre chose, de pouvoir utiliser ce que j’avais appris dans mes études, puis en m’occupant des déplacés dans les camps. Je gardais l’espoir de pouvoir travailler à nouveau auprès des démunis, des enfants, dans le social. J’ai cette image dans un coin de ma tête, quand je m’endors, et c’est ce qui me donne le courage de me lever. C’est ma vie.

Dès que j’ai pu, je me suis inscrite à l’université en tant qu’étudiante libre. Mais, du fait de ma situation administrative, je ne pouvais pas passer les examens. Il fallait bien vivre, trouver des revenus, pour financer des études. Même après ma régularisation, il fallait que je reporte mon projet de reprendre l’université. J’ai dû faire des petits boulots, dans les ménages, la vente. Mon diplôme de sciences politiques ne me servait à rien du tout ! Ce n’était pas la peine de le mettre sur le CV.

J’ai travaillé dans l’agroalimentaire, une usine de conditionnement des saumons. Je ne pouvais pas imaginer que ça existait. Il fallait découper le saumon avec les couteaux, puis le reconstituer, puis le filmer dans une barquette. Ce sont les saumons que l’on achète dans les supermarchés. J’avais fait une formation de trois mois pour trancher les saumons. Les formateurs demandaient si j’aimais ça : oui, bien sûr ! Pourtant il faisait très froid, l’odeur était très forte. Quand je rentrais chez moi, je me changeais tellement mes habits sentaient le poisson. C’est le travail à la chaine, les gens ne se parlent pas. Vous pouvez passer toute la journée avec un collègue sans parler. J’avais l’impression que tout le monde venait là contraint et forcé. Pourtant, quand je demandais à mes collègues si ça allait, ils me répondaient que oui. Il y avait des migrants comme moi, des personnes très qualifiées : un ingénieur, une architecte venue du Kosovo. Leur diplôme n’était pas reconnu, alors pour eux c’était les petits boulots, les ménages, l’usine. Pourtant, j’aime bien les challenges. Il fallait faire une quinzaine de saumons par heure, c’était d’une rapidité terrible. Certains arrivaient en faire une vingtaine, moi j’étais encore à une dizaine. Mais je ne voulais pas qu’on me vire, je devais tenir au moins trois mois. J’ai serré les dents, j’y suis arrivée.

Le premier diplôme que j’ai passé, c’est un bac « pilote de ligne en production ». C’est Pôle Emploi qui m’avait proposé cela. On apprend à régler les machines en usine. On m’avait promis que je travaillerais surtout dans la cosmétique ou la pharmaceutique. Je ne me voyais pas trop dans l’industrie, mais c’est le domaine où il y avait des emplois. J’ai fait mon dossier, puis neuf mois de formation. Je n’aimais pas beaucoup, mais j’ai appris tout de même, pour trouver une place. Quand j’ai terminé mon bac, on ne m’a proposé des places que dans l’agroalimentaire… Cosmétique, c’était pour les autres ! Finalement j’ai commencé dans l’automobile, pour faire de l’assemblage de pièces. Mais c’était trop physique, d’autant que je venais d’avoir mon troisième enfant. Ensuite, j’ai travaillé dans une usine pharmaceutique. Je devais assurer le réglage des machines pour la fabrication des médicaments. Mais là, l’ambiance ne convenait pas du tout. Une femme noire à un poste de régleur, ça ne passait pas bien. On remettait sans cesse en cause mon travail, on disait que mon diplôme ne valait pas grand-chose. Quand j’arrivais le matin, personne ne faisait attention à moi. J’avais l’impression qu’ils ne voulaient pas me voir. C’est important pour moi que mon travail soit valorisé, que mes compétences soient reconnues. Là, quel que soit mon travail, on disait que ça n’allait pas. L’injustice, ça me fait fuir ! Ça me fait perdre confiance en moi. Au bout de huit mois, j’ai refusé de renouveler mon contrat. Plus tard, j’ai fait une mission une entreprise qui fabrique des imprimantes 3D, un travail intéressant. J’y suis restée treize mois. Mais mon objectif n’était pas atteint : reprendre les études ! J’avais mis un peu d’argent de côté, je pouvais avancer. Pôle Emploi ne me proposait que des formations en agroalimentaire, ou en chaudronnerie. Moi j’aspirais à autre chose, alors je me suis débrouillée.

Je suis actuellement en deuxième année de BTS assurance. J’ai déjà fait deux stages, il m’en reste un de six semaines. J’ai choisi ce diplôme parce que les intitulés des cours m’avaient bien intéressée, à part l’anglais et l’informatique. Je pensais que j’allais retrouver un peu mes études initiales, avec du droit, de l’économie. Je me retrouve avec des jeunes, c’est un peu difficile ! Je ressens un grand décalage. Parfois je me dis que je suis trop âgée, que je ne peux plus faire ça, que je suis diminuée au niveau intellectuel. Sur mon bureau, j’ai le Code civil, le Code des assurances, et il faut que j’arrive à assimiler tout cela, en plus de ma vie quotidienne, de mes enfants. Le soir, je dois travailler jusqu’à 2 heures du matin. Je ne peux pas rivaliser avec la jeune de 20 ans, mais je me rappelle du saumon : c’est mon nouveau challenge !

Tout de même, je vois que j’y arrive, je suis fière de ce que je parviens à faire malgré tout, dans un domaine qui correspond à peu près dans ce que je cherchais. Je ne comprenais rien aux questions d’assurance, pour l’automobile, l’habitation, l’école de mes enfants. Maintenant j’arrive à expliquer à quoi servent les assurances, comment ça fonctionne.

J’ai beaucoup appris depuis que je suis arrivée ici. Quand j’étais adolescente, je pensais que l’Europe, c’était le paradis, qu’on versait du parfum dans les rues le matin, que c’était comme dans les films. En fait, non. La vie m’a forgée. Pas seulement à chercher du travail, ou à apprendre de nouveaux métiers. J’ai surtout appris à m’adapter, parfois à faire semblant d’être à l’aise au travail, pour garder mon poste, m’en sortir. J’ai appris qu’il ne fallait pas plaisanter avec l’administration française ! Avec le BTS, j’espère trouver une place aux Allocations familiales, ou à l’Assurance maladie, peut-être la Caisse des Dépôts.

Pour l’instant, mes enfants sont encore trop petits pour que j’envisage de rentrer. C’est mon espoir. Mais pour faire quoi ? Tout serait à construire. Là-bas, tout est improvisé. Je ne sais pas si je serais capable de m’adapter à nouveau. Je me suis habituée à une manière de travailler très différente, très structurée, depuis des années que je suis ici. Et je voudrais d’abord aller au bout de mon projet actuel. Là, l’important, c’est que je suis en paix.

Nicky
Propos recueillis et mis en récit par Patrice Bride

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Ce récit a été collecté dans le cadre d’un projet
« dire le travail des migrantes »,
présenté dans ce dossier à télécharger.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *