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Le travail a la vie dure

Deux émissions télévisuelles documentaires récentes, chacune dans leur registre, dressent un tableau bien sombre de la vie au travail. Dans Cash investigation, c’est le quotidien épuisant des manutentionnaires dans les entrepôts ou des caissières dans les supermarchés ; c’est la chasse aux sorcières, ou plus simplement aux « collaborateurs » qui ne collaborent pas suffisamment au gout de la direction, sur les plateaux d’appels téléphoniques. C’est Lidl, c’est Free, des marques connues qui gagnent également à l’être sous ce jour. Ce pourrait probablement être d’autres. Dans le ventre de l’hôpital, diffusé par Arte, ce sont les services de chirurgie sous tension, du fait, avant tout, de l’insuffisance des moyens face aux besoins.

Dans les deux cas, la force des images. Celles qu’on connait par cœur, au point de ne plus y faire attention : les caisses du supermarché, avec les gestes mille fois répétés de l’opératrice qui présente les codes-barres des marchandises devant le scanner. Les clients que nous sommes y restent le moins longtemps possible, et la conversation dépasse rarement le « bonjour, au revoir ». Là, elles disent le corps debout des heures durant, les centaines d’objets qui défilent, les centaines de bips à chaque scan. Et les images qu’on ne voit jamais, à moins d’y travailler : les entrepôts, les plateaux de chirurgie. Des mondes qui apparaissent très artificiels : les rangées sans fin d’étagères gigantesques ; les blocs chirurgicaux impeccables, où les corps se cachent derrière les tenues stériles, à commencer par celui qui est opéré.

Dans chaque documentaire, des modalités narratives très différentes : les journalistes justiciers, omniprésents, qui font surgir la vérité, qui la mettent sous le nez des supérieurs fourbes, qui reconstituent les scènes avec de faux vrais dessins et de vraies fausses voix lorsque le témoignage ne peut être qu’anonyme. L’absence de commentaires dans le cas de l’hôpital : seulement les paroles des praticiens, avec une caméra qui se fait remarquablement oublier d’eux. Devant nous, les équipes au travail s’activent, se coordonnent, s’engueulent, beaucoup.

Dans les deux cas, beaucoup de souffrance, de colère, d’exaspération. Pour Cash investigation, il y a clairement les petites gens victimes, écrasées même sous le poids des marchandises, malmenées par les machines, pressurées par les petits chefs façon adjudant de caserne, ignorées par les grands, dans leur tour de verre. À l’hôpital, c’est plus complexe. La directrice semble bien consciente des tensions, bien embarrassée de l’équilibrisme permanent des plannings ; le chirurgien qui s’emporte contre l’aide-soignante reconnait de lui-même son incivilité ; l’expert venu faire un audit parle savamment d’optimisation et d’efficience, sous des regards perplexes, désabusés, résignés. C’est l’ensemble du navire qui est dans la tempête, qui prend l’eau, même s’il vaut probablement mieux être dans la cabine que sur le pont.

Dans les deux cas, le contenu du travail passe au second plan, derrière la description des conditions dans lesquelles il est (mal) fait. Et pourtant ! Ce que l’on voit aussi dans ces documentaires, ce sont des travaux d’importance pour la vie sociale. Faire payer quelqu’un, la dame âgée dont c’est la sortie du jour, l’ouvrier de passage dont c’est le repas de la pause méridienne, le parent qui remplit le frigo familial pour la semaine, ce ne sont pas que les gestes d’un automate. Contribuer à la distribution des flux de marchandises, même par la simple manutention, c’est être au cœur de la machine économique. Pénétrer un corps scalpel à la main, anesthésier, régler le débit d’oxygène de la personne étendue « à corps ouvert », c’est toucher à la vie. On le voit dans ces films, on en parle très peu. Les cadences sont infernales, la déconsidération du travail comme activité humaine l’est aussi.

Ces femmes et ces hommes tiennent bon, font de leur mieux malgré tout, tentent de se parler. Dénoncer est nécessaire, puisse ces documentaires encourager celles et ceux qui font le travail à affirmer leur dignité, leur fierté de leur contribution à une œuvre utile.

Patrice Bride


Le récit d’une documentariste paru sur notre site : La patience de la documentariste.

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