Dire le travail en temps de confinement

La peur s’apprivoise dans l’action

Emma est infirmière en hôpital psychiatrique en Alsace. Au début de la crise sanitaire, elle s’est portée volontaire pour un service Covid de l’hôpital de Mulhouse.

J’ai appris un samedi par les réseaux sociaux que l’hôpital Émile Müller cherchait des infirmiers volontaires pour renforcer ses équipes. J’arrivais à la fin de mon congé maternité et je devais reprendre trois semaines plus tard mon service à l’hôpital psychiatrique de Rouffach. Dans un premier temps, cela ne m’a pas semblé envisageable, parce que j’avais trois enfants, dont un qui n’avait pas encore quatre mois, parce que cela faisait onze ans que je n’avais plus mis les pieds dans un service de soins somatiques… Dimanche, un de mes amis m’a appelée. Il est infirmier anesthésiste à Strasbourg. Il m’a décrit, inquiet, ce qui se passait dans son hôpital : les réanimations commençaient à être complètes et d’autres services de réanimation étaient ouverts dans des salles de réveil et dans des services de soins intensifs ; les blocs opératoires étaient fermés ; les infirmiers anesthésistes formaient leurs collègues aux techniques de réanimation, d’intubation ; les chirurgiens sans travail se proposaient de créer une équipe pour retourner plusieurs fois par jour les patients entubés en réanimation. Il m’a dit : « C’est terrible. On ne se rend pas compte de ce qui se passe. Ça ne va pas du tout. » D’après lui, la situation était encore plus catastrophique à Mulhouse, qui transférait des dizaines de patients. Ce jour-là, il faisait très beau sur la ville et on n’arrêtait pas de voir des patients évacués par hélicoptère sur Colmar et Strasbourg. Là, j’ai pris conscience que c’était vraiment grave. Le lendemain, j’en ai parlé à mon mari. Je lui ai dit que je trouvais terrible de ne rien pouvoir faire alors que j’étais infirmière et que j’étais en capacité d’aider. Il m’a répondu : « Moi, ça me va. Si tu veux y aller, je te soutiendrai. » C’était le lundi matin. Je n’ai pas réfléchi plus que ça ; j’ai pris mon portable à 9 h et j’ai appelé l’hôpital. Ils m’ont dit de leur envoyer un mail. À 13 h, ils m’ont rappelée pour me dire qu’ils m’embauchaient et que je pouvais commencer le lendemain.

J’ai longtemps été scout et lorsque quelque chose nous dépasse, notre conviction, c’est qu’il vaut mieux en être acteur que spectateur. La plupart de mes amis sont aussi scouts. Nous nous sommes connus quand nous avions 15 ans. Beaucoup sont devenus infirmiers, médecins ou kinésithérapeutes. Du coup, nous sommes nombreux à travailler pendant le Covid. C’est peut-être aussi le réseau autour de nous qui nous y pousse. Néanmoins si on m’avait dit qu’il y avait un risque pour mes enfants, je n’y serais pas allée. J’étais en bonne santé, mon mari et mes enfants aussi, le risque me semblait donc mesuré.

Tous mobilisés pour les patients Covid

Quand je me suis présentée à l’hôpital, le lendemain, je pensais être affectée en psychiatrie. Mais ils avaient surtout besoin d’infirmières en médecine pour faire face à l’afflux de malades. L’hôpital avait complètement bouleversé son organisation, comme à Strasbourg. Les services de médecine avaient été transformés pour n’accueillir que des patients atteints du Covid. Je me suis donc remise aux soins techniques, avec une certaine appréhension à poser des perfusions, piquer des gaz du sang… En psychiatrie, nous travaillons très différemment, et il faut avouer que nous ne sommes pas de grands techniciens. Mais piquer, c’est un peu comme le vélo ou le ski, ça revient vite. Pendant ma formation on nous a dit mille fois « un infirmier, c’est polyvalent… » : c’était peut-être le moment pour moi de me le prouver.

Dans mon service, il y avait de très nombreux renforts. Il y avait des infirmiers libéraux qui venaient travailler les weekends après leur semaine de travail, des infirmières retraitées qui avaient repris du service, des infirmiers de la réserve sanitaire de Grenoble et Perpignan, des étudiants infirmiers réquisitionnés, et des infirmiers d’autres services. Quasiment tous ceux qui travaillaient là habituellement étaient doublés d’une autre personne. Heureusement parce qu’il y avait vraiment beaucoup de travail.

Les infirmières du service disaient qu’en médecine leur activité habituelle était diversifiée : elles ont des patients qui ont du diabète, d’autres des maladies auto-immunes, des troubles neurologiques, endocrinologiques, etc. Alors que là, j’avais l’impression de travailler à la chaine : presque tous les malades avaient presque la même pathologie, nécessitant les mêmes traitements, avec les mêmes effets secondaires, les mêmes surveillances et les mêmes risques. C’était un travail répétitif.

Le travail hospitalier est organisé en trois postes successifs. En début de poste, l’équipe précédente nous transmet les informations utiles. On passe en revue un patient l’un après l’autre pour connaitre les pathologies qu’il présente en plus du Covid, son humeur du jour, son régime alimentaire, les examens prévus, etc. On faisait ainsi défiler très rapidement les vingt-quatre patients. On prenait des notes. Dans tous les hôpitaux, on nous donne une demi-heure pour faire ça. C’est vraiment court. Moi, j’ai pris le parti de le faire assez rapidement, mais sans me mettre de pression, car c’est un temps essentiel du soin, un exercice de synthèse. Il est d’ailleurs aussi important quand on finit son poste parce que notre travail est très haché. Nous sommes sans cesse interrompus par les sonnettes, les médecins, les urgences, les appels des familles, les autres professionnels. Ce temps nous permet de vérifier qu’on n’a rien oublié, de tout reprendre dans notre tête.

Après les transmissions, nous commencions par effectuer les prélèvements sanguins et artériels chez les patients pour lesquels des analyses étaient prévues. On préparait ensuite toutes les perfusions, les antibiotiques, les antiviraux, tous les traitements que l’on allait administrer. Cela représentait plusieurs mètres sur notre paillasse !

Puis vient la première tournée. En arrivant dans la chambre, on demande au patient comment il se sent, s’il a eu des selles, des douleurs. On vérifie ses paramètres vitaux. On regarde si la perfusion coule bien, si les lunettes à oxygène sont bien en place, si le patient est confortablement installé. On discute un petit peu, on change les perfusions, puis on passe au suivant. Une tournée, ça pouvait durer entre une et deux heures, car on était souvent interrompus.

Parallèlement le matin, les aide-soignantes faisaient également leur tournée pour aider les patients à se lever, se laver, à aller aux toilettes. Elles passaient une chambre avant ou après nous. On finissait ainsi notre première tournée, puis on enchainait avec une autre et ainsi de suite.

L’une des spécificités de la situation était l’absence des familles. Elles n’avaient pas le droit de rendre visite à leur proche. Je crois que cette interdiction a généré beaucoup de souffrances et de traumatismes. Les familles avaient besoin d’être informées régulièrement et les patients d’être rassurés. J’ai été particulièrement touchée par un homme de 86 ans qui ne parvenait pas à se servir de son téléphone qui lui avait été offert quelques semaines plus tôt, pour son anniversaire. Il était très inquiet pour son épouse, également atteinte du Covid, mais restée seule à domicile. Le Covid, c’était donc aussi apprendre à ce monsieur à se servir de FaceTime. Nous n’étions pas très optimistes pour lui. Il est arrivé dans le service avec l’appellation NTBR (Not To Be Reanimated) et huit litres d’oxygène. Mais il s’en est sorti sans dommage !

Dans le service de médecine où j’étais, tous les patients avaient une assistance respiratoire qu’on appelle non invasive, c’est-à-dire des lunettes ou un masque à oxygène. On peut leur donner au maximum quinze litres d’oxygène, sachant qu’à quinze litres, voire même avant, il faut transférer en réanimation les patients qui ne respirent pas bien, à condition que leur état leur permette de la supporter. C’est une autre spécificité des patients Covid : leur état de santé pouvait se dégrader très vite. On les surveillait donc de très près, car leur situation pouvait évoluer rapidement. On a vu des patients qui étaient très bien à 14 h, et à 17 h, on courait dans les couloirs pour les emmener en réanimation parce que tout à coup leur état s’était détérioré. Là, ils procédaient à une oxygénation invasive. Pour pouvoir intuber le patient, ils lui font une anesthésie générale et le curarisent, c’est-à-dire qu’ils relâchent ses muscles de façon artificielle afin qu’il ne lutte pas contre la machine.

Affronter la maladie, mais aussi la peur qu’elle suscite

Ce qui était aussi caractéristique, c’était l’angoisse des patients. Elle était extrêmement forte. Le site de Mulhouse avait été très médiatisé à l’époque. Bon nombre de patients passaient leur journée devant BFM ou France Info TV. À la télévision, ils expliquaient que Mulhouse était saturé et qu’on transférait des patients vers d’autres hôpitaux. Il y avait une ambiance très particulière. C’était terrible. Ils voyaient des hélicoptères tourner au-dessus de l’hôpital. Il y en avait quatre ou cinq qui passaient plusieurs fois par jour pour évacuer des malades. Ensuite, l’armée est arrivée avec l’opération « Sentinelle ». On voyait des militaires avec des mitraillettes qui circulaient autour de l’hôpital. Des évacuations se sont faites par TGV, avec des ballets de vingt ambulances pour amener les patients à la gare, puis par avion militaire. De quoi dresser un tableau apocalyptique de notre hôpital. Nous n’en revenions pas, nous ne pensions pas vivre un jour une telle épreuve. On a beaucoup de patients qui ont pleuré lorsque les médecins leur ont dit qu’ils allaient sortir parce qu’ils n’y croyaient plus. Ils ont vraiment eu très peur de mourir.

Moi, je n’ai pas vraiment eu peur. En fin de compte, la peur s’apprivoise très vite, on l’oublie dans l’action. Ce qui était stressant, c’était les mesures de précaution. On devait s’habiller : mettre un masque ffP2, une charlotte, une visière devant les yeux, deux blouses plus un tablier. On avait l’impression d’aller à Tchernobyl quand on se préparait. C’était assez pesant. On avait des masques, mais on savait qu’il n’y avait pas des stocks énormes, donc on ne voulait pas les gaspiller. On les gardait pendant trois heures, ce qui était la durée conseillée. Pendant ces trois heures, on avait très chaud, on ne se grattait pas le visage, on ne buvait pas, on ne mangeait pas, on ne respirait pas vraiment bien. Et au bout de trois heures, on allait aux toilettes pour souffler cinq minutes, boire et on en remettait un nouveau. On faisait attention. Ça rend un peu fou au début. On se dit : « Mince, là, j’ai touché ça donc est-ce que je peux… Non. Il faut que je me relave les mains. » Et progressivement, on se détend un peu, on oublie, on prend de bonnes habitudes puis on a de moins en moins peur.

Les deux premières semaines, le service était vraiment en difficulté. Il fallait qu’on travaille très vite. Il y a des psychologues qui venaient nous voir, mais on n’avait pas le temps de leur parler ni l’envie. Ce n’était pas le moment. Il fallait que le travail soit fait rapidement et efficacement et le peu de temps qu’il nous restait, nous l’utilisions pour passer quelques minutes à droite ou à gauche avec les patients et pour manger.

Nous avons senti un grand mouvement de solidarité autour de nous. Je pense que ça a pas mal touché les soignants. L’hôpital est en haut d’une grande colline. Sur de nombreuses maisons, le long du chemin pour s’y rendre, les habitants avaient affiché « merci ». Beaucoup de restaurateurs nous ont apporté des repas, on nous a livré des fleurs… On a vraiment été gâtés. L’hôpital a même payé des food-trucks qui se sont installés devant l’hôpital pour nous servir des repas gratuitement à notre sortie. De la part de l’administration hospitalière, c’est tout à fait exceptionnel ! Les infirmiers ont réagi différemment. Certains disaient qu’on était les imbéciles utiles : « Les gens sont contents qu’en ce moment on aille travailler pour eux alors qu’on fait le même métier toute l’année et que tout le monde s’en fiche. » Mais la plupart ont plutôt été touchées. On disait aux psychologues qui passaient qu’il vaudrait mieux qu’ils nous envoient une diététicienne, car on allait trop grossir.

Mon ancienne cadre a écrit un article récemment pour un journal alsacien dans lequel elle disait que les infirmiers ne « fendent pas souvent l’armure ». Dans la culture infirmière, il y a quand même un peu cette idée que pleurer dans le couloir, ça ne va pas le faire, que nous sommes fortes, qu’on en a vu d’autres… Je crois que les gens se soutiennent beaucoup dans les équipes. Ils parlent entre eux de ce qu’ils vivent. C’est plus compliqué pour eux d’aller parler aux psychologues. Peut-être que certains l’ont fait quand même. Ce qui était chouette pour moi pendant ces trois semaines, c’est que j’ai pu voir que les lits n’étaient plus remplacés immédiatement, mais seulement deux ou trois heures après. J’ai pu sentir la pression redescendre. C’était positif pour moi parce que l’expérience avait un début et une fin. Je ne suis pas partie en me disant que c’était horrible : ça commençait à aller mieux. Même si nous savons qu’une deuxième et une troisième vague de contamination risquent d’arriver.

Retour à l’hôpital psychiatrique

Après ces trois semaines, mon congé de maternité était terminé et j’ai donc repris mon poste à l’hôpital psychiatrique de Rouffach, dans le service des adolescents. On ne parle pas de la psychiatrie, mais la situation y est aussi difficile. Nous avons certes été moins touchés, protégés par l’isolement de nos patients qui reçoivent moins de visites qu’à l’hôpital général et qui restent plus longtemps hospitalisés. Mais de nombreux services ont dû être fermés comme les unités pour le sommeil ou les hôpitaux de jour. Une partie des infirmiers de l’hôpital de jour a été chargée de téléphoner aux patients et de gérer les situations d’urgences. Les autres ont été répartis dans le reste de l’établissement. Certains s’occupent de garder les enfants des soignants, car l’hôpital a ouvert son propre service de garde avec des horaires adaptés aux nôtres. Une unité spéciale Covid a été ouverte pour y accueillir nos patients malades. La direction a également demandé à tous les patients de rester dans leur chambre. Mais c’est très compliqué parce qu’ils vivent très mal cet isolement supplémentaire. On a un très grand parc qui en général grouille de monde, avec une grande cafétéria et une grande terrasse. Maintenant, on y voit des infirmiers qui escortent chacun un patient. La façon dont la maladie est interprétée par les patients pèse aussi. Ils sont assez poreux à ce qui les entoure. Certains sont angoissés par l’épidémie et leurs troubles s’en sont trouvés accentués.

La direction a été plus coulante avec les ados qui sont dans une unité à part, séparée des adultes. Elle ne leur a pas imposé de rester dans leur chambre. Sur nos douze patients, deux y restent confinés parce qu’ils sont atteints par le Covid. On les sort deux heures par jour, par une porte arrière, pour qu’ils puissent quand même prendre l’air. Les autres sont en bonne santé. On a essayé de mettre en place les mesures barrières avec eux, mais ça a été un échec.

Les visites ont été interdites comme partout, nous avons donc cherché un aménagement. On appelle les familles une ou deux fois par semaine et comme on dispose d’un grand jardin, on a installé des sortes de parloirs à l’extérieur avec des chaises des deux côtés de la grille. Comme ça, les parents peuvent discuter avec leurs enfants.

D’habitude, on sort avec nos patients en dehors de l’hôpital pour faire du vélo, une randonnée, aller au théâtre… Mais comme on n’en a plus le droit, on se réorganise. On cherche à rendre l’hospitalisation la moins douloureuse possible pour eux, malgré le confinement. On a ainsi changé nos horaires de travail et un soignant a été ajouté de 16 h à 23 h, aux heures auxquelles ont lieu habituellement les visites. Beaucoup de nos patients souffrent de troubles de l’attachement et supportent mal cette rupture avec leur famille, d’autant plus que leurs liens avec celles-ci sont déjà fragiles.

On reste donc au pavillon avec eux et on organise des activités comme on peut : on fait des bracelets ; on a même l’idée de se lancer dans le tricot. Il faut qu’on imagine des choses nouvelles, un peu attrayantes. On a fait de la musique, des groupes de paroles. On leur parle de la vie dehors. Ça les intéresse. Ils nous disent que le confinement, ça les emmerde et qu’ils en ont ras le bol. Comme le groupe n’a pas beaucoup changé depuis trois semaines et que les patients qui sont en suspicion de Covid restent dans leur chambre, ils se disent et se pensent en sécurité. Mais je sais que certains chez les adultes disent subir une double peine parce que tout le monde a le droit de sortir une heure par jour de chez soi, de faire ses courses, d’aller sur internet, mais pas eux. Ils sont dans leur chambre avec leur portable, confinés dans le confinement.

Avec le Covid, on fait aussi des découvertes surprenantes. Une de nos patientes a été hospitalisée parce qu’elle avait fait une grave tentative de suicide. Quand elle est passée aux urgences, ils se sont rendu compte qu’elle avait le Covid. Elle est donc arrivée chez nous porteuse de la maladie. Et depuis qu’elle est dans notre service, elle met son réveil trois fois par nuit pour vérifier qu’elle est encore vivante. Ça la rassure. Nous, on a trouvé ça génial. Ça l’a interrogée, elle aussi. C’est quelque chose qu’on a souvent vu chez nos patients, une sorte d’élan vital quand ils attrapent une maladie somatique, même chez les plus dépressifs, suicidaires, anorexiques. Le désir de mourir est souvent l’expression du besoin fondamental de reprendre le contrôle sur sa propre vie, sur quelque chose qui vous échappe… La peur de mourir à cause d’une maladie pousse parfois à se battre à nouveau pour vivre.

Emma, infirmière à l’hôpital psychiatrique de Rouffach
Propos recueillis et mis en récit par Michel Forestier

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