Migrantes

Vite, vite, vite…

Katalin vient de Hongrie, travaille en France comme femme de chambre, serveuse ou employée en magasin.

Le travail en France et en Hongrie, c’est vraiment différent. La première chose : je suis en France ! Ici, les gens sont vraiment différents. En Hongrie, c’est plus dépressif. La vie est plus difficile, les personnes sont moins joyeuses et plus fermées. Par exemple, c’est bizarre pour moi de faire la bise quand je rencontre une personne la première fois. En Hongrie, on fait la bise uniquement à ses amis et à sa famille. Avec mes collègues de travail, on se fait la bise, sauf avec le chef. Avec lui, c’est normal et je préfère comme cela. Dans mon entreprise actuelle, nous tutoyons le chef parce qu’il s’agit d’un magasin allemand, et en Allemagne le vouvoiement n’existe pas à l’oral, c’est à cause de cela ou grâce à cela. En Hongrie, on utilise le vouvoiement, c’est donc difficile pour moi de dire « tu » au chef.

J’ai travaillé pendant sept ans en France sur un bateau de croisière d’une compagnie alsacienne. Au départ, j’étais femme de chambre, puis j’ai travaillé au linge, en cuisine, au bar. Après je suis devenue serveuse et parfois je remplaçais l’hôtesse. Je faisais tout. Nous commencions à Chalon-sur-Saône et pendant une semaine nous partions à Martigues, c’était toujours le même trajet. Je parlais un peu toutes les langues : français, anglais, allemand, hongrois. J’ai commencé à apprendre le français sur le bateau, mais c’était dur. La première année, je parlais peu français parce que mon chef parlait anglais, c’était plus facile. Je remplaçais la lingère sur ses jours de congés et elle ne parlait que français ; il fallait toujours une personne pour traduire, ce n’était pas possible. Pendant la saison, les clients étaient allemands, français, anglais, américains, canadiens, danois, espagnols. Avec les Français, c’était plus difficile : je parlais français, car même s’ils parlent anglais, ils n’aiment pas.

Je suis partie de Hongrie en 2012. Avant je travaillais comme barmaid, c’était la seule possibilité dans ma ville située à deux-cents kilomètres de Budapest. J’ai également travaillé deux mois à Lidl en Hongrie. C’était mon premier travail dans le commerce, je ne savais pas comment travailler, je n’allais pas vite. Je n’aimais pas ce travail. Travailler dans un bar et dans un magasin, c’est vraiment différent. Même si les deux secteurs sont dans le service, la clientèle est différente. On ne peut pas établir une vraie relation avec la clientèle dans le commerce. Dans un bar, on discute davantage avec les clients. Quand j’étais plus jeune, je préférais travailler en tant que barmaid. Aujourd’hui, je préfère éviter, je n’ai plus la patience de gérer les situations difficiles que l’on peut rencontrer dans un bar.

Sur le bateau, j’aimais bien tous les postes parce que je travaillais avec les gens et je parlais avec eux. Puis, j’aime le service. Aider les autres cela me plaisait. Le poste que je préférais était barmaid. C’était bien parce que je détestais le matin, je ne savais pas comment me réveiller. Maintenant c’est mieux, mais là-bas c’était vraiment difficile. En tant que barmaid, je commençais à 9 h 30. On ouvrait le bar à 10 h. En général les personnes arrivaient à 11 h, elles mangeaient, puis j’étais au bar jusqu’à 15 h. Je reprenais à 17 h et après normalement on fermait à 11 h ou minuit, cela dépendait parce qu’avec les Anglais c’était un plus difficile : ils aiment les soirées, boire, danser. Quelques fois nous faisions un thème par exemple années 70 ou années 80. Et là, c’est vraiment la fête pendant deux jours ! Ils ont mangé le matin, le midi, le soir et après le bal, ils boivent et dansent. Même si je travaillais, parfois nous dansions avec eux. C’était bien. Le poste que j’aimais le moins était hôtesse de cabine. Il faut nettoyer les chambres et avec le temps je suis devenue sensible aux odeurs. Au départ, je me disais : c’est du travail, pas de problème. J’avais vraiment besoin de ce travail à cause de l’argent, parce que, même comme femme de chambre, j’avais plus d’argent qu’en Hongrie avec un travail normal.

Sur le bateau, c’est beaucoup de changements. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui sont capables de gérer le stress parce que nous sommes toujours avec les mêmes personnes, on mange ensemble, on dort ensemble. Lorsqu’il y a un problème, c’est difficile de s’éviter. Si j’ai un problème avec quelqu’un, je le dis ! Je vois rapidement si je peux travailler avec une personne. Quand je travaillais en Hongrie, à Lidl, je n’aimais pas l’équipe : il y avait beaucoup de femmes, et en général c’est difficile de travailler entre femmes.

Sur le bateau, les salariés tournent sur tous les postes et on doit travailler vite. Par exemple, je devais nettoyer quinze cabines en deux heures. C’est le plus important : aller vite. De manière générale, j’ai aimé travailler sur le bateau. Quelques fois, cela me manque, mais c’est vraiment fatigant parce qu’on travaille beaucoup d’heures et beaucoup de jours. Un jour de repos, là-bas, cela suffit… mais c’est comme ça ! Je rentrais en Hongrie pendant la saison creuse, en général en janvier et en février. Aujourd’hui, cela fait un an que je n’ai pas vu ma famille hormis une de mes sœurs qui est venue en avril. J’ai quitté le bateau grâce à mon cœur, mon copain vit ici. On avait une relation à distance pendant plus d’un an, puis nous avons décidé de vivre ensemble. Parfois, le bateau me manque, mais c’est mieux ainsi.

Maintenant, je travaille chez Lidl comme employée polyvalente. C’est un bon travail. Je prépare le magasin pour l’ouverture samedi prochain. On s’occupe des livraisons, de ranger les produits, etc. J’ai commencé en aout en période d’essai, j’étais en formation pendant deux mois dans un autre magasin. Maintenant, j’ai un CDI, alors je suis vraiment contente parce que je sais bien qu’ici c’est très difficile. Nous avons commencé à sept et seulement trois ont été embauchés et ont signé un CDI. J’ai de la chance.

C’est un peu bizarre parce que je travaille six heures par jour, cinq jours maximum. Il y a beaucoup de personnes qui pensent que c’est trop, mais ce n’est rien par rapport à mon travail sur le bateau ou dans mon pays d’origine. En Hongrie, on travaille quarante heures minimum, et en vrai c’est plus quarante-huit heures. Tu es obligé de faire des heures supplémentaires si tu veux un bon salaire. Alors même si parfois c’est six heures vraiment difficile où il faut travailler vite, c’est un peu comme les vacances. Si je travaille, c’est pour travailler, je veux faire quelque chose, je n’aime pas les temps vides.

Avant d’obtenir ce poste, je n’ai pas travaillé pendant presque un an. J’avais besoin d’une pause après le bateau. Quand j’ai commencé à chercher du travail, j’ai pensé que comme je parlais plusieurs langues, ce serait plus facile dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, mais je n’ai rien trouvé. J’ai fait quelques entretiens, et une période d’essai de trois semaines comme serveuse dans un hôtel. Ils ont mis fin à ma période d’essai parce qu’ils trouvaient que je ne parlais pas assez. C’est un peu rigolo parce que je parlais avec les clients et ils me disaient que j’étais gentille ; mais avec mes collègues, je ne parle pas trop, c’est vrai. En France, c’est totalement différent de la Hongrie. Ici, c’est toujours important de parler avec ses collègues. À Lidl, c’est la seule chose qu’ils m’ont dite : « Tu travailles bien, mais il faut parler plus avec tes collègues. » Je sais bien qu’il faut vraiment faire une « team », une équipe, je comprends, mais je ne pense pas que cela soit vraiment plus important. Pour moi le travail est la priorité. Si je connais bien mon travail, si j’ai confiance en moi, si je sais que je fais bien mon travail, après, je peux commencer à lier des amitiés avec les autres. J’ai besoin d’être assurée de pouvoir donner ma confiance, car j’ai eu de mauvaises expériences, où l’on crée des liens, puis les gens partent.

Parfois, à Lidl, quand je renseigne les clients, beaucoup de personnes me disent : « Vous avez un bel accent, de quelle origine êtes-vous ? » Une fois, un homme m’a demandé en regardant mon badge si mon nom était hongrois, il était lui-même hongrois, nous avons pu échanger dans notre langue natale. Quand je suis arrivée en France, au-delà de la langue, je ne connaissais pas les lois. Par exemple, je ne comprenais pas le bulletin de salaire. Quand j’ai reçu le premier, j’ai retenu le plus important : la dernière ligne, le salaire. Le reste, je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. J’ai toujours le problème de la langue, je n’ai pas un grand vocabulaire et je ne comprends pas tout. À Lidl, quand on a fait la première formation, j’étais un peu perdue avec le vocabulaire technique. Par exemple, quand nous avons utilisé le transpalette électrique pour la première fois, je n’avais pas tout compris. Alors, j’écoute, j’observe et je regarde comment font les autres. Parfois, je ne comprends pas quelques mots, mais je comprends de quoi on parle, alors j’imagine que le mot c’est peut-être celui-là ou celui-ci. Et j’attends pour vérifier. D’autres fois, je m’aide de l’anglais, car il y a des mots qui se ressemblent. Je n’ose pas trop dire quand je ne comprends pas, je ne veux pas que les autres perdent du temps à cause de moi. Dans ma tête, je sens toujours qu’il faut que je travaille plus fort, plus vite, toujours un peu mieux que les autres parce que je ne suis pas française. Je n’ai pas de raison de penser comme cela, mais c’est ainsi, et je me mets plus de pression.

Katalin

Propos recueillis et mis en récit par Anaïs Jounenc

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Ce récit a été collecté dans le cadre d’un projet
« dire le travail des migrantes »,
présenté dans ce dossier à télécharger.

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