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Ne pas réussir à faire la lumière

« La nuit du 12 » est un film sur la police, plus qu’un film policier. On sait d’emblée qu’on ne saura pas. Du moins qu’on ne saura pas ce qu’on cherche habituellement dans un polar, le nom de l’assassin (tiens, un mot qui ne se met pas au féminin), ou au moins les péripéties qui aboutiront à son identification. Un message annonce d’emblée que l’affaire présentée dans le film est de celle qui n’a pas été résolue par les services de police.

Les faits sont atroces : rentrant chez elle en pleine nuit, une jeune femme est aspergée d’essence puis brûlée vive. Ils sont authentiques, repris d’un livre documentaire passionnant écrit par la journaliste Pauline Guéna à la suite d’une longue immersion dans un commissariat. C’est donc bien le travail des policiers qui est ici mis en scène, le travail réel, celui qui, parfois, échoue.

Pourtant, ce ne sont pas les candidats au féminicide qui manquent. Les suspects défilent dans le bureau du commissaire. Sinistre passage en revue d’humains (tiens, là non plus, pas de féminin) représentant chacun à leur manière une figure de la « domination masculine ». Une policière, qui rejoint sur le tard cette équipe de la PJ, le signale à son supérieur : l’enquête en cours, ce sont des hommes qui enquêtent sur d’autres hommes à propos du meurtre d’une femme. C’est également elle qui suggère que le mobile n’est peut-être pas à chercher ailleurs que dans cette obsession masculine à brûler des sorcières : le meurtrier n’est peut-être qu’un homme, un parmi d’autres, et sa victime une femme, celle qui a eu le malheur de croiser sa route cette nuit-là.

C’est alors un métier bien difficile que celui qui se cogne à la face sombre de l’humanité. On mesure bien, à travers le film à quel point l’activité policière ne peut être seulement technique. Certes, on y voit des professionnels avertis des techniques d’interpellation, des techniques d’interrogatoire (exercice difficile !), des techniques pour mettre sous écoute, sous écrou, sous surveillance, des techniques pour localiser, suivre la trace, virtuellement sur les réseaux sociaux, ou par l’ADN dans la vraie vie. Mais l’éthique surgit sans cesse, mettant à l’épreuve les professionnels. Comment rester stoïque pour annoncer à une mère la mort violente de sa fille ? Comment écouter calmement le message téléphonique du conjoint violent menaçant la femme qu’il tient sous son emprise ? Comment entendre les pratiques sexuelles de la jeunesse d’aujourd’hui sans verser dans l’insupportable « elle l’a un peu cherché » ?

Ce film n’est pas une fiction, même s’il n’est pas non plus bien sûr un documentaire. Ce sont bien des acteurs qui jouent, le scénariste a fait son travail pour raconter cette histoire, le réalisateur l’a mise en image. Mais tout cela sans effets de manches, avec une sobriété esthétique tout à fait bienvenue pour raconter ce travail. Ce sont des situations ordinaires de travail qui bouleversent le spectateur : l’interrogatoire d’un jeune féru de jeu vidéo au point d’entretenir un rapport incertain et cynique à la réalité ; une planque dans un camion qui ne donne rien d’autre à voir que la douleur des parents de la victime ; la colère d’une jeune fille devant l’enquêteur qui fouille indécemment le passé de son amie. Ce sont des hommes ordinaires qui s’y collent, avec leurs aigreurs, leurs maladresses, leurs fantômes. Quel travail.

Patrice Bride

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