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Frapper le fer · L’art des forgerons africains

« Le premier fils du monde est un forgeron. » (chant, Mali)

Pour considérer autrement le travail dans notre monde, il est toujours utile d’aller voir ailleurs, loin des évidences. Une exposition du musée du quai Branly fait résonner des bruits d’un autre monde : le martèlement des pièces métalliques sur l’enclume, le grondement du fourneau, non pas dans des usines sidérurgiques, mais dans de modestes forges en Afrique.

Cette métallurgie artisanale est une activité économique encore largement pratiquée dans les arrière-cours de villages ou de quartiers urbains, indispensable même dans une économie recourant à la récupération. Les artisans y fabriquent sans doute moins qu’il y a quelques siècles des armes de chasse ou de guerre, mais toujours des objets à vocation pratique, utilitaire même.

Pourquoi alors les inviter dans un musée, placer leurs productions dans des vitrines d’une institution culturelle parisienne ? La réponse est saisissante dès les premiers pas dans l’exposition. Technique, esthétique et symbolique sont indissociablement mêlés dans chacun de ses objets, et, donc dans le travail qui leur a donné jour.

Le forgeron maitrise le feu qui amollit le métal le plus dur. Il manie avec force et habileté le marteau qui frappe, la pince qui saisit l’objet. Il ajuste son geste à partir de ce qu’il ressent par les coups précédents de la résistance du matériau, de ce qu’il voit de sa couleur, de ce qu’il entend du son qu’il produit. Nous sommes aux antipodes du travail à la chaine : « Bien que cela soit quasiment imperceptible au fil du forgeage, la force, l’amplitude, la vitesse et la torsion varient d’une frappe à l’autre. D’un point de vue externe à l’action, le forgeron peut donner l’impression de reproduire simplement et encore et toujours le même geste. Alors que, pour lui qui est contraint de suivre le matériau et de répondre à ses singularités, frapper avec un marteau est une question d’engagement dans une fluctuation continuelle de variables, et non dans l’extraction de constantes. »1

Ces gestes sont ritualisés. Ils sont accompagnés de paroles, de mélopées qui encouragent, tiennent la cadence, convoquent les esprits contribuant à l’avènement de l’objet forgé.

Le forgeron transforme le magma (« la gueuse ») en objet tranchant, ergonomique, apte à prolonger la main du paysan, du chasseur, du guerrier, du prêtre. Art ou artisanat ? Tout à la fois : l’objet est d’autant plus pratique que chargé de symbolisme, d’autant plus efficace qu’il est esthétique. L’anthropologue américain Alfred Gell parle de « technologies enchantées ».

Les forgerons sont très conscients de la valeur de ce travail : « Plus l’objet est forgé, plus il est imprégné de la force vitale du forgeron. »2 Marx ne dirait pas mieux… Et on peut même passer au pluriel, tant l’activité du forgeron dépend de la contribution de ses assistants et apprentis. L’outil est précieux des efforts de ceux qui l’ont fabriqué, et enrichi encore de ceux qui l’utilisent : une houe usée n’est pas jetée comme l’un de nos vulgaires déchets, même pas « recyclée », mais honorée comme manifestant le courage du jeune paysan, et refondue comme dot pour son mariage.

Pas étonnant qu’une telle activité soit socialement prestigieuse. Là encore, le décalage avec la figure de l’OS de notre monde industriel est vertigineux. Le forgeron est connu, on vient le voir à l’œuvre, on discute du labeur en cours, on admire sa dernière production.

Que faire de cette visite chez les forgerons africains ? Envier le sort de l’artisan au travail dans sa communauté en regard de celui du manœuvre dans son usine, certes, mais c’est un peu court. Je dirais plutôt : chercher à « enchanter » nos technologies, même les plus modernes ; prendre la mesure de ce que chacune de nos activités engage d’un rapport esthétique et symbolique au monde, aux choses, aux autres ; enrichir ces dimensions de notre travail, avec la conviction d’enrichir ainsi notre patrimoine culturel.

Patrice Bride

1Allen F. Roberts, Introduction, Catalogue de l’exposition (Actes Sud, 2019).

2Cartel de l’exposition.

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