Campagne de souscription

Aux côtés des familles : extraits à lire – n°2

Nous publions quelques extraits du prochain livre de la coopérative, à paraitre en septembre prochain, en vente dès à présent en souscription. Merci de votre soutien !

© Anaëlle Rubio

Récit : « De la boulette aux mots »

C’est jeudi, 17 h. Comme d’habitude depuis quatre mois, je pousse la lourde porte de ce vieux centre médicosocial rural. Elle grince à souhait, sans discrétion.

Jordan attend mon arrivée sagement assis sur une chaise dans le hall qui sert de salle d’attente. Lorsqu’il m’aperçoit, il se lève d’un bond, et, très poli, vient serrer la main que je lui tends. Il n’y a pas de mots : Jordan n’est pas du genre causant.

J’ai l’habitude de le voir ainsi, stoïque, très silencieux. Âgé de 13 ans, il est plutôt chétif, de teint pâle, les cheveux légèrement roux en bataille, les yeux souvent dans le vague. Il est vêtu d’un teeshirt rayé bleu et blanc, d’un jean éculé. Il a le dos un peu vouté, les bras ballants, l’air perpétuellement épuisé. Il ne manque aucun rendez-vous.

— Salut… Ça va Jordan  ? 

— Ben oui.

— On y va  ?

— Ben oui. 

Nous montons un escalier où l’odeur de cire poussiéreuse rappelle un temps ancien de cet établissement autrefois maison de retraite. Nous nous installons dans la pièce habituelle du rendez-vous, pour la séance de soutien scolaire prévue. À peine assis en face moi, séparé par une table en formica, et alors que je défais mon cartable, il déclare :

— J’ai rien à faire.

Surpris de cette prise de parole spontanée, je réponds :

— Ah bon, rien  ?

— Ben oui.

— Et tu n’as rien apporté à travailler ? 

— Ben non.

Je me retrouve démuni, et même désarmé devant cette courte réponse, qui offre peu d’opportunités à la rencontre. J’essaie quelques questions anodines, ordinaires, sur son quotidien.

— Ça va sinon  ?

— Ben oui.

— Tu vas aller aux pompiers  ?

— Ben non.

— Et ta tante, ça va ?

— Ben oui.

— Tu as revu ta maman ? 

— Ben non.

Tout en papotant, un peu agacé par ses réponses laconiques, j’arrache une demi-feuille de papier qui dépasse de mon agenda. Machinalement, je la plie, la replie, la plie encore, la malaxe, la défais et la refais, jusqu’à obtenir une boulette bien compacte. L’entretien se poursuit sur le même mode. Dans un réflexe que je ne saurais expliquer, je lui envoie ladite boulette, d’une vive pichenette.

La boulette traverse la table et, droit au but… Pif ! Elle arrive sur les bras croisés de Jordan qui, surpris, d’un réflexe félin, l’intercepte. Un sourire furtif se dessine à la commissure de ses lèvres, son regard s’éclaire soudain !

Je souris également. La surprise passée, rougissant, un peu emprunté, Jordan me regarde les yeux pétillants, comme en arrêt sur image. Je mets naturellement mes mains en entonnoir, et vlan, Jordan fait feu et me renvoie l’objet. Et paf, j’en remets une couche. Et splatch, la boulette me revient. Puis bing, elle repart. Elle va, elle vient, incessamment, tombe parfois par terre. Mais Jordan la ramasse promptement, il ne me laisse pas de répit. Il transpire, moi aussi. Puis, après moult échanges, il dit :

— 2 à 0  !

— Houla, lui dis-je, on compte les points ?

— Ben oui, on fait des buts avec nos mains  !

— Ben oui… alors d’accord.

Et cela repart ainsi durant vingt minutes. La tension est à son comble. Jordan parle ! Son visage s’est éclairé.

— On y rejouera jeudi ?, me lance-t-il alors que je le raccompagne à la fin de la séance.

— Ben oui, après tes devoirs, si cela te dit.

[…]

Et ainsi durant quatre séances. Les boulettes se perfectionnent. Elles explorent le bureau, et les mots de Jordan deviennent de plus en plus audibles, directs, vrais. C’est lors de la quatrième séance « boulette », alors qu’il me l’envoie rageusement, qu’il me dit :

— Mon oncle, il me tape…


Une souscription de lancement

La parution de ce livre est envisagée pour septembre 2022. Pour en assurer la fabrication, la correction, la mise en page et les illustrations, nous lançons dès à présent une souscription. Nous voudrions atteindre l’objectif de 250 exemplaires en prévente, au tarif de 14 €.

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