Des échos des ateliers/Nos actualités

Écrits en atelier

Ces textes sont issus d’un atelier d’écriture qui s’est tenu en Haute-Savoie, durant l’année 2017/2018. Ils n’ont pas été écrits d’abord pour être publiés : ils sont venus sous la plume de chacun lors de séances différentes, suite à des propositions différentes. Ils ont été lus au groupe, et saisis une première fois pour être conservés dans un portfolio collectif.

Après six séances d’écriture, nous avons relu tous les textes. Puis le groupe en a choisi six, que les auteurs ont retravaillés pour les rendre publiables, au moins à nos yeux. Ceux qui ont été ainsi choisis sont ceux que leurs auteurs ont bien voulu laisser sortir parce qu’ils ne leur semblaient ni trop anodins ni trop intimes, que c’était possible sans risque pour l’auteur et ses collègues, et qu’on y voyait quelque chose de la réalité du travail qui, sans cette écriture, serait resté invisible et banal.

Le thème de l’année : Pas de travail sans émotions ?

Comme dans les ateliers d’écriture créative, chaque proposition prend appui sur des fragments littéraires que nous lisons ensemble.

Les deux premiers textes retenus ont été écrits lors d’une des trois premières séances, consacrées aux émotions ressenties au travail et à leur lien avec l’activité.

1 – Il était une fois…

2 – Satisfaire les appétits

Les trois autres sont issus des deux dernières séances, qui ont interrogé la porosité entre deux situations de travail, ou entre ce qui est reconnu comme temps et lieu de travail et ce qui est censé être hors travail.

3 – Pause

4 – Attention, débordements !

5 – Usurpation de vacances

Pas de textes retenus de la sixième séance, qui s’est penchée sur le rapport entre émotions au travail et prescriptions, au décalage entre ce qui se passe et ce qui est censé se passer dans ce domaine, entre émotion proscrite et prescrite ; ni de celle où nous avons détourné un texte qui parlait de mère et de bébé pour explorer le rapport de chacun avec son travail.

Le dernier texte retenu n’est pas le texte d’un auteur écrit lors d’une séance d’atelier.

6 – Picorage – Pas de travail sans émotion.

C’est le produit d’une activité collective lors de la séance de relecture finale. La quarantaine de pages que regroupe le portfolio est étalée sur la table, offerte au picorage des participants. Chacun y prélève les phrases, les expressions qui arrêtent ses yeux et les recopie sur des bandes de papier. En lisant ces phrases successivement, nous avons entendu comme un texte collectif né du tissage de ces fragments. Nous avons eu envie de le partager. La seule réécriture que nous avons consentie, c’est de modifier l’ordre des paragraphes. Mais nous avons gardé le hasard de la rencontre entre les phrases et n’avons pas touché à leur rédaction pour donner à entendre la polyphonie de l’atelier. Est-ce lisible ? À toi, lecteur, de le dire !

Sylvie Floc’hlay
Animatrice de l’atelier – juin 2018


Il était une fois…

Séance individuelle d’orthophonie dans un service de psychiatrie infanto-juvénile. Où l’on voit le plaisir de réussir malgré tout à faire du bon travail.

À la fin, récompensée, ton habileté toujours plus grande à lire une histoire à l’enfant.

S’assoir à son côté sur les poufs dans le coin du bureau sous la fenêtre ; attendre qu’il se pose tranquillement, laisser le silence s’installer, prêter attention, lui faire découvrir la couverture du livre.

Tu savais susciter son intérêt, repérer son impatience pour tourner les pages, moduler le ton pour accentuer le sens du texte. Tu pouvais montrer du doigt les détails des images pour que son regard se concentre tandis que ta voix l’enveloppait.

L’enfant écoutait tes mots, tes phrases et cherchait à faire des liens, à se représenter, à transposer.

Tu te sentais dans la grâce de la pleine présence auprès de l’enfant qui te faisait don de sa confiance et de sa curiosité. Tu prenais le temps de partager cette relation privilégiée à DEUX.

Mais en réalité, vous n’étiez pas que tous les deux, il y avait l’histoire, le personnage avec vous. Tu avais ouvert une porte pour emmener l’enfant dans un monde imaginaire, comme Peter Pan avec les enfants perdus. Et l’enfant pouvait découvrir par la magie des mots une autre vie que la sienne ; et pourtant combien de séances tu l’aurais cherché, cadré, guidé, avant de pouvoir prendre un livre et qu’il l’entende, qu’il le voie.

Ça semblait si anodin de raconter une histoire à un enfant, mais c’était pour toi l’essence de ton travail.

C. Cattet


Satisfaire les appétits

L’auteure est formatrice dans une organisation internationale. Elle anime des ateliers de formation en Communication interculturelle, dans le monde entier. Où l’on voit l’activité d’une formatrice juste avant l’arrivée des participants et le plaisir qu’elle prend à installer les meilleures conditions possible pour préparer la journée.

Quel que soit l’endroit dans le monde où tu te trouves, quels que soient le décalage horaire, la fatigue, le nombre de participants ou les ressources ; quelles qu’aient été ton humeur au réveil, les conditions de ton sommeil ou la qualité du petit-déjeuner, tout oublier à partir de maintenant, et entrer dans la salle de formation.

Il est très tôt le matin, au moins une heure avant l’arrivée des participants et tu prends le pouls du lieu, tu flaires l’espace, tu marques ton territoire.

Un assistant est venu t’ouvrir les portes, t’aider à installer les chaises, à faire des photocopies. Vous échangez dans un anglais approximatif. Il te donne le code wifi, t’aide à décider de l’endroit où poser ton sac, ta boite de stylos, tes papiers. Vous remontez les volets roulants, manipulez les stores, vérifiez le fléchage dans les couloirs, le nombre de feutres, le confort des sièges, la température de la pièce, l’emplacement des toilettes.

Ensuite, tu préfères rester seule.

Brancher l’ordinateur, appuyer sur le bouton « on », accéder à tes fichiers sur ton disque dur ou dans le cloud, allumer le projecteur, faire défiler tes diapositives, être rassurée par la lueur qui illumine l’écran, accrocher les tableaux de papier au mur, les regarder de loin, les réajuster, poser sur les tables des verres, de l’eau, des chocolats ramenés de Suisse dans tes bagages.

Tu refais le tour du « propriétaire » car tu commences à te sentir chez toi. Ta déco est terminée. Tu mets une musique douce. Dave Brubeck, parfait. Tu t’assois et tu relis paisiblement les principaux points de ton programme. Tiens, tu as oublié d’afficher les horaires de pauses, de début, de fin d’atelier. Tu te lèves, tu le notes au tableau. Tu revisites le menu de la journée.

En bonne hôtesse, tu as concocté des plats soignés pour tes invités. Tu as en stock de nombreux mets de substitution pour faire face aux besoins spécifiques : le végétarien qui ne sera preneur que de certaines parties de ton enseignement, le boulimique qui regrettera de ne pas avoir davantage de choses à se mettre sous la dent, l’anorexique qui picorera d’un air dégouté ce que tu lui sers, le bavard qui occupera les conversations sans considération pour les autres, le retardataire auquel il faudra resservir l’entrée.

Tu as jeté une poignée de riz supplémentaire dans la casserole pour le cas où un convive inattendu ferait son apparition.

Pour bien nourrir ces participants désireux de nouvelles connaissances, il est essentiel de démarrer dans un air frais et non vicié. Tu ouvres grand les fenêtres, tu examines une dernière fois la salle, tu fermes une seconde les yeux sur tes pensées.

Là, maintenant, tu es prête. Tu peux partir à la recherche d’un distributeur de boissons ou rejoindre la cafétéria, s’il y en a une, pour te détendre et te centrer. Tu ignores encore le gout du café qui te sera servi, mais tu sais qu’il est de ceux qui tissent les souvenirs les plus intenses, les plus corsés.

Les collègues qui se réuniront devant toi tout à l’heure sont des héros des temps modernes. Ils représentent la complexité du monde et son unité. Ils sont ceux qui défendent une cause commune : le bienêtre de l’humanité. Ils protègent des populations réfugiées dans des camps, sauvent des prisonniers politiques, facilitent l’accès à des convois dans des régions secouées par des catastrophes naturelles ou ravagées par des conflits.

Loin des coupes du monde de football, des téléréalités, des honneurs et de la gloire, ils œuvrent dans le silence pour une Organisation objet de tous les fantasmes et trop souvent critiquée. Tu connais leur travail, tu es fière de les servir et de les côtoyer.

Dans les années 70, tu avais lu cette phrase : « Choisis un métier que tu aimes et tu ne travailleras pas un seul jour de ta vie ».

C’est alors que tu as décidé de devenir formatrice et d’entrer dans une institution à but humanitaire, afin de découvrir, gouter et faire partager de nouvelles saveurs, tour à tour épicées, délicates, amères ou salées-sucrées. Certaines t’ont certes rendue un peu malade, mais la plupart t’ont enchantée.

En concoctant les recettes conviviales que tu disposes autour de la grande table de la diversité, quarante ans plus tard, tu ne peux que constater que non seulement tu es restée fidèle à l’adolescente que tu as été, mais que tu n’as jamais cessé de toi-même… te régaler !

Marie-José Astre-Démoulin

http://mjdastree.123website.ch/


Pause

Cadre dans la fonction publique, faisant temporairement fonction de directeur, en attendant la nomination du prochain directeur en titre. Où l’on voit comment une pause est traversée d’émotions diverses qui ne permettent pas à tout le monde de se détendre de la même façon ; et où l’on voit malgré cela une coopération verticale plus réelle que celle qui pourrait animer l’équipe de direction. Porosité entre ce qui est du travail et ce qui n’en est pas.

Il dispose les tasses en plastique – cinq – le compte y est. Une larme, merci, sans sucre ! Les collègues plaisantent. Il sert le café. (Le directeur)
La secrétaire au téléphone. Le doigt sur les lèvres. Chut !
Tout le monde se tait. Les visages sont devenus graves. Elle repose le téléphone. « Monsieur ! Il faudra rappeler la préfecture. »
Il revoit la lettre sur son bureau aux initiales de la république.
« Houlala ! » s’écrie le DRH goguenard et tout le monde se décontracte.
Monsieur le Directeur,
Suite à l’inspection qui a eu lieu dans les locaux de l’établissement que vous dirigez, j’ai l’honneur…
La boite de chocolat circule, se vidant peu à peu.
« Tu as fait une mise en concurrence pour les chocolats ?
«  Je ne dépassais pas les 25 000 €, donc direct Jeff de Bruges ! » Un petit rire entendu.
… Le rapport ci-joint, dument complété par vos soins, devra m’être retourné…
Il revoit les réponses qu’il a rédigées, justifiant la situation et prévoyant un plan d’action.
… un rapport définitif vous sera alors adressé…
Le secrétariat bruit des commentaires amusés des directeurs adjoints, profitant de ce moment de détente improvisé. La secrétaire essaie de travailler, mais finit par relever la tête et interrompre la frappe.
Il ne peut s’empêcher de repenser à ce courrier. Sa réponse aura-t-elle été suffisante ? Devra-t-il reprendre le dossier ?
Le soleil est entré dans la pièce. La pause va s’achever.
« Un dernier café ? »
Il se sent si loin de ces visages satisfaits qui semblent le narguer. Seule la secrétaire croise son regard, interrogatif et complice. Elle sait, elle.
Il sera peut-être convoqué, obligé de se justifier, voire sanctionné. Il doit en avoir le cœur net.
« Sophie, passez-moi la préfecture, s’il vous plait. »
… Veuillez agréer monsieur le directeur, l’expression de mes sentiments les meilleurs…

Didier


Attention débordement !

L’auteure de ce texte et du suivant travaille comme éducatrice spécialisée au sein d’une équipe qui comporte notamment une psychologue. Elle accompagne des enfants dans leur parcours scolaire. Dans ce cadre, elle est amenée à coopérer avec des partenaires du secteur scolaire, notamment les maitres de la classe où est scolarisé l’enfant accompagné.
Où l’on voit l’émotion alimenter un jugement qui ferme toute possibilité de coopération avec une partenaire ; et le travail ensuite avec une collègue de confiance qui permet de l’élaborer pour ouvrir sur une suite possible. Coopération empêchée, coopération fructueuse. Déborder, limiter, contenir.

Elles se retrouvent à 12 h 15 tapantes sur les tabourets de bar en acier jaune et vert.
L’éducatrice et la psychologue.
Le vendredi 12 h 15, c’est toujours pour elles deux.
Dans le petit cagibi qui fait office de salle du personnel.
L’éducatrice était rassurée, elle pourrait ainsi lui faire part de la nouvelle aberration.

Manger rapidement, rentabiliser la pause, faire du lien, se dire le travail.
Travailler en mangeant, en somme !
Elle, la psychologue, toujours avec un repas bio, équilibré.
Juste ce qu’il faut pour répondre aux besoins essentiels de sa fine silhouette.
En face, l’éducatrice, avec son repas confus, soupe ou salade, suivant la saison.
Et ses desserts lactés, un, parfois deux, du sucre, toujours du sucre.

Il faut lui dire, dans ce petit cagibi.
Lui rapporter la nouvelle frasque de la maitresse.
À elle, la psychologue, lui redire combien le comportement de cette personne l’agresse.
Son manque de discernement une fois de plus.
Son attitude inadaptée qui conforte la jeune élève handicapée dans son débordement.

Mais comment lui faire comprendre à cette maitresse ?
L’éducatrice sait qu’elle va être entendue.
Elle sait que la psychologue va porter une écoute attentive.
Elle va laisser parler l’émotion si palpable.
Elle va certainement lui donner une clé pour faire face à un nouveau débordement.
Elle va l’aider à construire sa stratégie future.

La psychologue s’installe.
Elle organise précautionneusement son repas dans la petite assiette.
L’avocat est préparé avec soin et délicatesse.
Le pain aux cinq céréales est déjà découpé.
Elle ajoute une tranche de saumon fumé légèrement citronnée.

Lui dire au sujet de la jeune fille, lui nommer comment la maitresse peut être déconcertante, non ajustée et du coup malveillante.
Lui dire combien elle alimente le débordement de la jeune élève.
A-t-elle réellement compris son rôle dans l’accompagnement de la jeune fille handicapée ?

Bruit du microonde.
Bruit de la petite porte qui se referme.
Fumée qui s’échappe du bol de soupe.
L’éducatrice déguste prudemment,
Regard posé sur sa collègue, observant ses gestes appliqués.
Ses doigts fins qui découpent délicatement le filet de saumon.
Geste fantaisiste, enfantin.
Délicatesse.

La psychologue demande : « Que s’est-il passé cette fois-ci ? »
L’éducatrice lui raconte enfin, en détail, la situation.
Elle a dû amener la maitresse dans un petit bureau à l’écart.
On n’évoque pas une situation dans un couloir de l‘école primaire.
Il s’agissait de contenir cette professionnelle, on ne peut dire tout et n’importe comment, même si on est débordé.

« C’est-à-dire ? »
Nous ne sommes pas mandatés pour donner des informations au sujet de la vie privée des familles. Savoir si les parents se séparent ou non, en quoi cela la regarde-t-elle ?
Et, oui, la jeune fille handicapée déborde, ses propos ne sont pas adaptés.
La maitresse, elle, a l’impression que la jeune fille se confie.
Mais en réalité, elle alimente le pathos.
Elle n’apporte pas la contenance nécessaire.

La psychologue a terminé son saumon, son avocat aussi.
Maintenant, c’est le fruit.
Le sourcil se fronce à la hauteur de l’absurdité de la situation.

« Et que lui as-tu répondu ? »
L’éducatrice explique sa stratégie.
Elle a remercié la maitresse pour toutes ces informations précieuses.
Elle a valorisé la collaboration.
Elle lui a proposé la prochaine fois de renvoyer la jeune fille vers la psychologue.
Ainsi la maitresse aidera l’élève à distinguer les lieux de parole.

« Impeccable ! Et alors, qu’a répondu la maitresse ? »
Elle a répondu : « Qui c’est la dame, la psychologue ? La grande ou la petite ? »

La cuillère de la psychologue demeure en suspension.

« Je pense qu’elle a bien compris ton propos, d’où sa réponse en mode défensif.
Apporte-lui la prochaine fois un trombinoscope avec photos et noms des professionnels du service ! »

Anne C.


Usurpation de vacances

Où l’on voit le travail faire intrusion en pleines vacances ; l’émotion qui s’en suit ; et l’effort qu’il faut à la vacancière pour chasser l’éducatrice qui tente d’usurper sa place en elle et sur la plage.

Il y a le temps des vacances.
Il y a les doigts qui égrènent le sable.
Il y a le temps du soleil et de la chaleur.
Il y a ce temps tant attendu
Il y a huit heures de route, la mise à distance éprouvée.
Il y a la douce nécessité de s’arrêter.
Il y a le doux bruit des vagues
Terminant leur voyage en bout de plage.
Il y a le livre de poche, pare-soleil,
Le temps du livre qui subit moiteur, sable et serviette mouillée.
Il y a le temps de l’évasion.

C’est alors qu’il y a le souffle suspendu.
Il y avait pourtant le désir de coupure absolue.
Il y a la vision de la jeune fille en famille, qui s’impose à vous.
Il y a l’improbable devenu réalité.
Il y a sous vos yeux, la jeune fille avec qui vous travaillez tout au long de l’année.
Il y a les six-cents kilomètres de séparation qui viennent de s’envoler
Il y a le travail qui s’invite sur votre plage.

Il y a le spectre flottant des retrouvailles hors contexte.
Il y a l’impérieuse nécessité de mettre en place la stratégie de l’évitement.
Il y aura sinon, au programme, le tableau reluisant de la maitresse en maillot de bain.
Il y a une zone du cerveau squattée, embolisée.
Il n’y avait pourtant pas de place prévue pour une colocation d’été.

Il y a dorénavant le calcul des plages horaires
Il y a la stratégie du trajet détourné.
Il y a le temps de l’instabilité, installé.
Il y a le doute permanent
Il y a l’ami utilisé comme guetteur, débusqueur, démineur, le sauveur !

Il y a contre toute attente, votre outil de travail principal qui s’active : l’observation.
Il y a la touche I, qui s’enclenche à l’insu de votre plein gré.
Il y a l’œil qui zoome : le père, la mère, la fille et qui sont les autres ?
Le cerveau s’est remis en branle, finie la trêve estivale.
Il y a des hypothèses émises, elles se court-circuitent.
Il y a les commentaires que vous vous faites à vous-même.
Il y a qu’elle nage seule sans brassard et elle n’a pas de haut de maillot de bain.
Il y a les seins qui pointent, 14 ans, ne la voient-ils pas grandir ?

Il y a votre livre qui vous rappelle à l’ordre.
Il y a une douleur aux poignets qui s’est installée.
Il y a la page qui voudrait être tournée.
Et le livre, page à page, espère bien reprendre son droit, faire fuir l’éducatrice et retrouver la vacancière légère comme au premier chapitre.

Anne C.


Picorage – Pas de travail sans émotions ?

Où l’on entend, effet du hasard et voix du groupe, des bribes de ce qui traverse la tête, le cœur, le ventre de celles et celui qui ont évoqué leur travail pour le raconter ; émotions retenues, envahissantes, discrètes, parfois exprimées ; ce qu’il faut faire pour les tenir ou les entendre ; télescopages et décalages ce jour-là, dans cette situation-là. À condition de lâcher un peu le désir de rationalité, juste écouter l’écho de ces vagues qui recouvrent et découvrent l’activité au quotidien.

Ne pas oublier de décoder ! Mettre en mots, comme une mise en bouche,
donner du sens aux gestes, aux verbes, aux signes perçus.
Un collègue odieux qui petit-déjeune dans un hôtel de Rabat.
Mon travail me soule et elle aussi.

Moi j’ai autre chose à faire, tu veux pas essayer de travailler plutôt ?
Tu ignores encore le gout du café que tu vas boire, mais tu sais qu’il figurera parmi tes souvenirs de vie
ayant la plus grande intensité.
Nathalie, ce n’est pas possible !

Je me contiens, mais en même temps je lui explique.
Il y a des dessins de corps, de poètes, d’anonymes, des résistants assassinés dans l’ancienne prison de Lyon.
L’idée de la mémoire imprimée sur les murs.
Un entretien de famille comme celui-là, c’est à n’y rien comprendre.

Tout le monde a compris que cette phrase au ton faussement généraliste
ne s’adresse en fait qu’à une seule personne.
Il y a l’utilisation de la photo, l’idée d’une mise en image pour représenter la mise en mots.
Nous ne serions pas trop de deux.

Que sont devenues ces personnes accidentées ? Ont-elles survécu ? Sont-elles handicapées ?
Notre intervention aurait-elle changé quelque chose ?
Il y a la projection des émotions, la colère, la peur, l’indignation, l’admiration, la compassion, la honte.
Le chauffeur dit : on ne peut pas s’arrêter, c’est trop dangereux ici.

Vous questionnez, vous étayez, vous reformulez, vous êtes en attente des éléments…
Bloc. Débloquer. Bloquer.
Le parking, véhicules garés à l’identique, prêts au départ.

Il se sent si loin de ces visages satisfaits qui semblent le narguer.
Il y a les yeux posés sur le Salève.
J’aimerais travailler là où ça bataille, mais pas trop non plus.

Le besoin urgent d’un carré de chocolat.
Pour elle, c’était le besoin urgent d’un carré de chocolat.
Tu as fait une mise en concurrence pour les chocolats ?

C’est simple, prenons le cas d’A. qui est à plein temps, actuellement en charge d’une douzaine de jeunes,
eh bien dorénavant, elle devra en suivre quinze, seize, peut-être dix-sept.
Tu jettes un dernier coup d’œil sur la salle, fermes une seconde les yeux sur tes pensées.

Mis en forme par Sylvie Floc’hlay, animatrice de l’atelier.

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