Dire le travail en temps de confinement/Quand le virus informatique traverse la pédagogie

Quand le virus informatique traverse la pédagogie – épisode 8

Lundi 4 mai 2020. Confinement J+54

Nouvelle parenthèse de congés confinés. Dire que faire la route des vins d’Alsace fin avril faisait partie des projets de voyage printanier ! La documentation de l‘Office de Tourisme d’Alsace était arrivée fin février. Juste eu le temps de la regarder. Même pas le temps de l’étudier et de penser trajet, étapes, programme… Repli forcé à la maison.

De toute façon, il a fait gris et humide toute la semaine. J’ai avancé de manière inespérée dans mes lectures, même les plus ambitieuses. Les piles de livres et de journaux ont baissé. Je peux commencer à établir une nouvelle liste d’achats.

Car on en parle, de ce déconfinement… Dans les médias, partout, tout le temps. Avec mes proches, au téléphone, en direct, via des mails. Avec les collègues, même en congés. Il est certain que l’accueil des étudiants n’est pas possible dans les locaux du centre, pour raison de sécurité sanitaire. Donc la formation à distance se poursuit. Donc le télétravail pour les formateurs continue jusqu’aux congés d’été. Mais les assistantes de formation, les informaticiens, les comptables, et la direction seront présents dans les locaux. Je ne sais pas ce qu’il en sera pour les cadres hiérarchiques intermédiaires. Les consignes de sécurité, les modalités individuelles de travail concret doivent être précisés dans ces deux jours de reprise.

En fait, on glisse du télétravail en temps de confinement, au télétravail, j’oserais dire pur et simple. En tant qu’ex-élue CHSCT, je suis sensibilisée à la question de l’ergonomie des postes, aux risques psychosociaux, à l’étude des conditions de travail. Nous avons fait des efforts collectivement pour assurer la continuité pédagogique. Ils ont été salués par écrit par l’association gestionnaire.

A partir du 11 mai, nous allons reprendre le travail, avec des postes largement en télétravail. Le télétravail est légiféré, et des questions matérielles et financières se posent. Et surtout la quasi-certitude de ne pas se revoir simultanément et collectivement avant fin août. Soit cinq mois d’éparpillement spatio-temporel des salariés œuvrant à l’activité « cœur de métier ».

Durant ces dernières semaines, le collectif a été fragmenté, entre les congés des uns, les temps partiels des autres, et ceux qui assuraient les sélections ou des interventions ponctuelles. La fièvre des premières semaines de confinement a baissé. Un nouveau rythme est adopté.  Ce lundi 4 mai est une remise en route de la dynamique collective pour les deux mois à venir.

Nous avons des atouts, car nous savons nous servir des outils numériques de diffusion et d’échange, mais tous les contenus initialement prévus sont à transformer, ce qui implique un énorme travail de conception adaptative, avec des contenus à chercher, des consignes à élaborer, et, plus que jamais, des mails avec les étudiants, à défaut d’échanges improvisés, dans les couloirs ou sur le parking, ou dans un bureau. Demeure l’incertitude majeure : celle des modalités concrètes de validation des diplômes d’État, dont les épreuves finales ont été purement et simplement annulées, tandis que le contrôle continu devient la référence. Rien de neuf en ce 4 mai par rapport à la période de travail à venir. Seule nécessité : reprogrammer les heures restantes de formation, initialement consacrées aux entrainements aux oraux, en les transformant en programme d’aide à la recherche d’emploi et à l’évolution professionnelle. Un document mis en partage la semaine dernière m’a permis de repérer que je ne suis pas prévue pour ces journées-là auprès des éducateurs spécialisés. Plutôt une bonne nouvelle car les techniques de recherche d’emploi, que je connais depuis la lointaine époque où j’intervenais auprès de demandeurs d’emploi, n’ont jamais été « ma tasse de thé ». Par contre, auprès des éducateurs techniques spécialisés, l’équipe et le programme est encore en cours.

Donc, briefing matinal avec les collègues du service, qui reprend après deux bonnes semaines de suspension. Nous sommes nombreux, car il y a aussi les collègues assistantes de retour dans le flux d’informations. Le programme et les modalités concrètes de travail déconfiné nous seront communiqués officiellement demain dans la journée. En attendant, nous avons plutôt à récapituler les programmes pédagogiques de la quinzaine à venir… A ajuster en fonction des arrêts de travail prolongés pour garde d’enfant.

Pour ma part, j’ai à finaliser le lancement d’invitations aux classes virtuelles, la rédaction de fiches FOAD (Formation ouverte et/ou à distance) pour les étudiants. Je me suis aussi rendu compte que j’avais un doublon, découvert tout récemment. Devoir continuer d’assurer, à distance donc, l’animation du groupe d’analyse des pratiques d’une intervenante extérieure, pour une troisième séance, n’était pas prévu dans mon agenda initial… Il me faut donc séquencer la matinée de mercredi, pour que chaque groupe puisse s’y retrouver ! Les collègues responsables de formation sont d’accord.

Me remettre en mémoire le contenu de la classe virtuelle de l’après-midi, poursuivre mes recherches documents vidéo…Traiter les mails urgents. Comme celui du correcteur du devoir sur table, qui s’interroge sur certaines copies. Préparation et coordination. Normal.

L’après-midi est mobilisateur. Sur un sujet qui m’est familier, celui de la dynamique des groupes, j’ai choisi l’intervention en classe virtuelle, avec une partition de la séquence en trois temps. Malgré cela, ce sera fatigant, pour eux comme pour moi. Durant la pause, où je coupe l’image et le son sortant de chez moi, j’entends cependant des étudiants, chacun confiné chez lui, qui bavardent. Il se confirme que mon commentaire du diaporama, même en plein écran avec le mode présentation, du fait de sa fluidité, rend difficile ou impossible la prise de notes. J’ai donc des auditeurs, qui réfléchissent, sont capables de commenter via le chat, ou oralement, quand je leur donne la parole. Ils écoutent, point. Que retiennent-ils ?

La posture vis-à-vis de l’écran informatique est celle d’un récepteur, avec une faible appropriation. D’ailleurs, et sans doute le cours à la maison l’amplifie, il est possible de faire autre chose en parallèle. Une étudiante explique qu’elle m’écoute, en étant intéressée, mais tout en cousant des masques en tissu. Elle a neutralisé la caméra. Autant, lors des moments de « cours », les étudiants qui interviennent sont pertinents, articulent avec leur expérience, autant les pauses me permettent d’accéder chez moi à un « off ». Involontairement. Au centre, j’aurais regagné mon bureau durant la pause. Les étudiants seraient sortis pour prendre une boisson, fumer une cigarette, s’ébrouer tout simplement. Je n’aurais pas accédé à ce « off ».  Lorsque j’expose cet après-midi, devant mes diapositives, la question du rapport entre savoir théorique et savoir d’expérience se trouve posé, avec une contribution régulière d’un étudiant plus âgé que beaucoup. Celui-ci valorise la conviction, la pensée autonome par rapport à l’étayage argumentaire d’auteurs ayant écrit sur ces mêmes sujets. Le vieux débat de l’articulation théorie-pratique est posé. Heureusement, une jeune femme mobilise ses connaissances philosophiques pour appeler à une posture plus modeste et moins autocentrée, ce qui m’amène à suggérer que le mémoire professionnel, avec une démarche de recherche, supposera de mobiliser des auteurs avant d’émettre son point de vue. Il me faut demeurer concentrée sur le fond, alors que la foule d’auditeurs (plus de 80) se réduit à un listing sur le coté de l’écran. Virtuel. Les prises de parole sont désincarnées et anonymes.

Cet après-midi est vraiment épuisant. La concentration mobilisée est telle que je finis ma séance, avec l’envie que quelqu’un me prenne en charge, pense à ma place. Heureusement que ce type d’intervention, du moins sur une telle durée, n’est pas prévu dans les semaines à venir. En même temps, on ne peut pas proposer que du travail sur documentation. La collègue formatrice, qui coordonne l’unité d’enseignement, envoie en fin d’après-midi une consigne de travail pour articuler le cours avec l’expérience de terrain. Ce sera plus dynamique et motivant.

Mardi 5 mai 2020. Confinement J+55

La réunion de service est repoussée à l’après-midi, car la « cellule de crise » interne au centre doit finaliser les préconisations et la communication à propos du déconfinement à définir et mettre en œuvre. Après le briefing matinal, j’enchaine des petites réunions de filière, dont les horaires se superposent partiellement. A la fin de la réunion, à la toute dernière minute, je pose la question de la prise en charge financière par l’employeur des frais liés au travail à domicile en permanence, qui va se poursuivre durablement. Le responsable ne peut me répondre, bien sur, car la réponse est institutionnelle. Décontenancé, il parle de ramettes de papier, et ne pense visiblement pas aux dépenses électriques et téléphoniques. Je décide dans mon for intérieur de communiquer aux délégués du personnel mes infos, et de leur demander d’évoquer en CSE (Conseil Économique et Social), la question de la prise en charge financière par l’employeur, même forfaitaire, des dépenses domestiques liées au télétravail.

Toujours à l’ordre du jour, les ajustements de plannings, à court terme et lors de l’année scolaire à venir. Une fois que les modules interfilière sont positionnés, il faut affiner les programmations spécifiques. A chaque fois, un climat de travail spécifique, dans l’entre-soi de quatre ou cinq collègues. Des personnes en retrait dans une réunion de quinze ou vingt personnes s’expriment plus aisément. On rit. On s’exprime avec davantage de franc-parler. On se dit les choses, au risque du conflit. Le mode visio, avec l’étanchéité de l’écran, amortit les volumes sonores, qu’on percevrait au gré d’un passage dans un couloir.  Comme si les disputes, amorties par l’écran et par la distance des corps, ne perdent pas d’intensité émotionnelle, et donc n’en demeurent pas moins réelles, réduites cependant à la voix et aux mots. Si plusieurs parlent, le brouhaha est vite là, et le son issu de l’écran est vite saturé donc agressant.

Impression partagée que cette planification à court terme, revisitée dans la précipitation, vient bousculer les agendas prévisionnels et l’organisation personnelle de préparation, de suivi et de correction. Se projeter en 2021 semble non seulement lointain et abstrait, mais vain. Nous sommes tellement en train de vivre un chamboulement radical et précipité, que la projection précise dans l’avenir relève de l’exercice de style. On se demande si la finesse du prévisionnel est vraiment utile, alors que tant d’inconnu nous entoure dans l’instant présent. « Faire et défaire » soupirent, chacune de leur côté, les responsables de formation.

La réunion de pôle confirme l’organisation du retour au travail, avec le télétravail comme norme pour les formateurs. Au sein du centre, les salariés présents seront répartis dans des bureaux distincts, avec masques, gel et protocole de circulation. Les présences sur site des formateurs se feront sur autorisation de la hiérarchie, et les rencontres avec des étudiants sur rendez-vous, et, uniquement si le mode visio est impossible. Nous savons cependant que des pièces indispensables aux dossiers de certifications devront être déposées, signées. Bref, il faudra, ponctuellement, se rendre dans l’établissement. Le progiciel de gestion, asservi au serveur situé dans les locaux du centre va reprendre sa fonction centralisatrice des informations.  Il faudra l’alimenter avec des données : des feuilles de présence complétées en ligne, des plannings et des agendas personnels. De quoi mesurer, prouver, contrôler. Les assistantes vont avoir un énorme travail de saisie, d’autant plus abstrait que nous serons à distance. Une d’entre elles, déjà à son poste, se montre à l’écran, en riant, avec un masque transparent qui enserre son crâne. Nous la félicitons pour son apparence, en riant avec elle.

En deuxième partie de l’après-midi, je finalise la préparation de la séance de retour sur les devoirs sur table des assistants de service social, en lisant les évaluations individuelles, en programmant la classe virtuelle. Le professionnel correcteur sera au rendez-vous dès 9h, pour une co-animation avec moi. Quasiment immédiatement, les consignes internes officielles sont communiquées par mail. Les modalités de travail sont à inscrire dans un tableau de bord partagé, interne au service. Intérieurement, je me fais la réflexion selon laquelle on n’a pas de visibilité sur les retours au travail dans les autres services. Aussi vite nous avons changé d’outils de gestion du personnel, aussi vite nous retrouvons les habituels.

Une déléguée syndicale répond à mon mail, en m’apprenant que cet aspect est prévu à l’ordre du jour de la réunion CSE du lendemain. Mon mail ne vient que confirmer la nécessité de l’aborder.

Mercredi 6 mai 2020. Confinement J+56

Séance de retours sur le devoir sur table, en visio avec les étudiants et avec le correcteur. On se passe la parole, il parle du fond et de la forme, de ce que le dossier pose comme problème éthique et postural. Les étudiants évoquent aussi leurs questions dans le traitement des consignes.

Tout d’un coup, la connexion s’interrompt, et un message d’alerte venu de Google s’affiche. Rien n’y fait, même avec la réactivation du lien menant à la visio, je reste loin des échanges. Je me rends compte que je n’accède même pas à internet. En vitesse, je tente la connexion avec le téléphone portable. Les étudiants voient tout de suite que je suis de retour… On se réjouit ! Mais, pour des raisons inexpliquées sur le coup, je ne réussis qu’à communiquer en image et en chat. La séance, prévue pour une heure trente, s’achève donc, avec ma promesse écrite sur le chat de transmettre individuellement les évaluations. Apparemment, les étudiants ont interpelé l’intervenant sur les attendus par rapport aux écrits des professionnels. Il a insisté sur le caractère institutionnel local des attentes, des pratiques, et des outils.  Déception donc, mais aussi inquiétude, car je suis censée rejoindre un groupe d’analyse des pratiques, trente minutes après, et l’outil téléphone n’est pas pratique. Avec l’aide du chargé TICE, que j’appelle en détresse, je reconnecte la box, patiente (!!!) jusqu’à l’accès à internet. Je ferme Google, l’ouvre, reprend la patience… et, miracle ! Toutes les applications de la Suite Education apparaissent dans leur petite fenêtre multicolore.

Le groupe d’analyse des pratiques démarre donc à temps. Nous avons convenu en équipe que nous encouragerons l’expression des questionnements liés à la reprise des stages, après interruption de deux mois. Quelques étudiants salariés évoquent la réquisition faite par leur employeur, qui les place sur des fonctions inhabituelles, autant qu’au sein de services peu ou mal connus. D’autres s’inquiètent de l’état d’anxiété des publics, insécurisés par les modifications du quotidien. Une assistante de service social fait savoir que le terrain pris dans la mise en œuvre des règles de sécurité sanitaire, plutôt au sein de bureaux, ne sait pas s’il pourra l’accueillir dès lundi 11 mai. Ils n’ont pas l’air de ressentir tant d’appréhension que ça. Je les sens ouverts, prêts à s’investir et à reprendre le fil des activités, avec l’envie de recueillir le vécu des jeunes ou des adultes sur ce confinement.

L’après-midi, je me partage entre l’envoi des évaluations individuelles aux assistants de service social, la conception d’un tableau de notes en vue de la validation du semestre, et l’avancée de la préparation de la séquence dédiée à l’observation d’une réunion, avec l’appui d’une vidéo. Je regarde et je prends des notes, afin de préparer la conception de l’outil d’analyse que les étudiants utiliseront. Beaucoup de plaisir à revoir « 12 hommes en colère », d’abord connue comme film réalisé par Sidney Lumet. Je la connais depuis mes études universitaires en psychologie sociale.

En fin d’après-midi, je fais le point avec la responsable de formation sur les notes et sur les modalités de rattrapage.

Jeudi 7 mai 2020. Confinement J+57

Après le briefing, remarquablement court, encore un petit temps d’ajustement des emplois du temps de la semaine prochaine. Compliqué de se retrouver sur un même créneau horaire, nous avons comme d’habitude des engagements ici ou là. Des décisions ont été prises, avec des changements sans concertation, ou information. Pourtant, j’avais l’impression qu’on s’était mis d’accord la semaine précédente ! Ultime actualisation avant le week-end !

J’enchaine avec une courte classe virtuelle, toujours sur la dynamique des groupes. Auditoire incomplet. De l’interactivité, malgré l’écran et les allers-retours nécessaires entre diaporama que les étudiants visualisent comme moi, et lectures des chats sur une autre fenêtre. La responsable de l’U.E me rejoint sur le canal vidéo, et achève la séance en commentant la méthodologie mise à disposition depuis le lundi soir. Il me suffit de cliquer sur le petit « x », pour quitter la salle, après un bref salut de départ. Et me voilà dans le silence de mon bureau.

Après-midi à poursuivre la préparation de la journée consacrée à l’analyse des réunions, toujours avec visionnage de la pièce de théâtre « 12 hommes en colère » et prise de notes. J’avance dans la structuration du questionnaire d’analyse. Au milieu de tout ça, les élus envoient le Compte-rendu de la réunion du CSE, où la Direction semble penser que nos économies réalisées en temps de confinement pourraient équilibrer les dépenses générées par le télétravail. Une collègue s’étonne ensuite par mail des économies réalisées, qu’elle ne voit pas. C’est vrai que le confinement a entrainé une économie significative liée aux trajets journaliers en voiture. Mais, le télétravail devenu l’habitude de travail sur quatre mois va finir par entrainer des dépenses domestiques, non ? Un point en suspens parmi d’autres.

Je finis ma semaine, en songeant que reprendre la vie institutionnelle collective après cinq mois d’éloignement, va être difficile. Chacun trouve des bénéfices au travail à domicile : concentration impliquant efficacité et satisfaction de soi, filtrage des sollicitations et des demandes, avec possibilité encore plus accrue de différer, maitrise de son temps. Et pour les personnes avec qui j’en ai parlé, beaucoup moins de fatigue née des trajets journaliers, parfois des cadres de travail beaucoup plus spacieux et agréables que dans le centre. A côté de ça, improviser des plaisanteries au gré d’une rencontre fortuite de couloir, partager des informations interservices en salle de restauration, se greffer sur une conversation entre collègues autour d’une boisson chaude, spontanée et franche… Tout ça manque. Cela permet de désamorcer les conflits. De réguler le flux d’informations. De relativiser. Les tensions présentes avant le déconfinement, recouvertes par le surcroit d’activité et par la charge mentale liée à l’appropriation des outils numériques, sont de nouveau perceptibles.

Fin du déconfinement dimanche 10 au soir. Le télétravail continue. La vie de travail continue.

Laurence, psychosociologue

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