Des récits du travail

Des mots pour mieux manger

© Lucile Prache

© Lucile Prache

La porte de mon cabinet se referme, il est 20 h, Jeannette vient de partir. Durant la consultation, elle m’a raconté différentes circonstances où elle a observé, avec encore un certain étonnement, sa nouvelle de façon de manger, sans privation ni excès démesuré, de buffet en diner de copines, de vacances en cocktail.

Avant elle, il y a eu Bernadette, qui renâcle et ronchonne devant les difficultés à dénouer les fils de ses anciennes habitudes alimentaires détraquées pendant de longues années par une alternance de régimes et de craquages. Et aussi Claudette qui voit tout en négatif, inquiète d’avoir cédé à quelques gourmandises alors qu’elle était arrivée avec des récits de grignotages compulsifs quasi quotidiens et très copieux. Chaque fois, j’écoute, j’observe, je questionne, j’aide à changer de point de vue. Je donne des clés pour avancer vers une relation tranquille à la nourriture, je propose des expériences pendant la consultation ou de retour chez soi. Ce n’est jamais monotone, toujours différent. Mais parfois frustrant.

Je suis devenue diététicienne après avoir été cadre en entreprise pendant vingt ans, dans des domaines qui n’avaient rien à voir avec l’alimentation. Ce fut un choix, par passion de l’humain et de la nourriture : je cherchais un métier qui me permette de concilier mon tempérament gourmand et mon envie d’accompagner des personnes. C’est encore bien mieux dans la « vraie vie » que ce que j’imaginais. Je savais en me lançant dans ce métier que je voulais défendre le plaisir de bien manger, mais je n’imaginais pas toute la complexité de la relation à la nourriture. Chaque personne est différente, avec son histoire alimentaire, son mode de vie, son environnement, ses gouts et ses contraintes. Chaque rendez-vous est particulier, même s’il peut y avoir quelques constantes de comportements. Parfois, on me demande au premier rendez-vous combien de consultations seront nécessaires, à quel poids on arrivera, en combien de temps. Je n’ai pas de réponses à ces questions. Je m’en explique et je sens que ça déstabilise. Mais je ne peux pas connaitre à l’avance le chemin à parcourir, et je trouverais malhonnête de donner de telles garanties.

Chaque consultation nécessite une pleine présence de ma part, une disponibilité d’écoute pour capter ce qu’exprime la personne en face de moi, par les paroles mais aussi les expressions, les gestes : comprendre l’acquiescement, la confiance ou en contraire la résistance, le doute, la perplexité. Je n’assène pas de vérités définitives, j’essaie de comprendre comment on peut avancer ensemble, au rythme de la personne. Je lui suggère d’expérimenter, de tester elle-même pour se faire son opinion plutôt que me croire sur parole si je lui dis que les pâtes ne font pas grossir ou qu’un peu de chocolat n’est pas plus calorique qu’une pomme. Je fais expérimenter l’écoute des sensations de faim et de rassasiement, le fait de manger avec davantage d’attention, d’être à l’écoute de ses envies plutôt que des préceptes alimentaires qui basculent fréquemment dans la cacophonie. Je défais les croyances issues de tel ou tel célèbre régime : il faut supprimer les féculents pour mincir, il ne faut pas mélanger tel ou tel aliment, le chocolat noir est moins calorique. Depuis quelque temps, je vois davantage de personnes obsédées par une alimentation saine, en quête d’une façon idéale de manger, passant des heures sur internet à vérifier si tel aliment a vraiment les bienfaits qu’on annonce. On célèbre les graines de chia ou le chou kale, on diabolise le sucre, le beurre, maintenant la viande. Mal informées par des messages anxiogènes, les personnes sont tentées de supprimer des tas d’aliments et demandent à y voir clair.

Je suis les patientes sur quelques mois, parfois moins, parfois beaucoup plus. Au fil des rendez-vous, une relation se noue, la confiance se crée, la parole est plus libre. Par le biais de l’alimentation, j’entre dans l’intimité de la personne qui me consulte, dans les spécificités de sa vie, son travail, sa solitude ou son entourage, son stress et ses émotions. La nourriture est un fil que l’on tire et qui ouvre de nombreuses pistes, que je ne suis pas toujours car certaines ne sont pas de mon ressort, relèvent d’un psychologue. J’aide à décrypter des comportements, à mettre en relation des évènements, à comprendre le rôle que joue la nourriture quand on mange au-delà des besoins de son corps : occupation, remontant, calmant, pansement, réconfort, doudou, lien, partage. Peu à peu, sans culpabiliser, on la remet à sa place, en y consacrant l’énergie mentale nécessaire, mais pas trop.

Parfois, les personnes trouvent cela trop difficile, trop impliquant. Elles regrettent la facilité du régime, de la feuille photocopiée qui dit exactement ce qu’il faut manger, qui évite de se poser de questions. C’est le cas de Bernadette, qui a du mal à entrer dans cette démarche et la liberté alimentaire qu’elle propose. Elle sait bien, au fond, par la répétition des régimes et leur échec, qu’il ne serait pas sage de repartir dans cette voie. Mais il y avait un confort à se laisser guider par les prescriptions du régime. Alors, j’essaie de comprendre ce qui la bloque, de ne pas la brusquer. Je lui rappelle son histoire telle qu’elle me l’a racontée, les reprises de poids, et même davantage, après chaque régime, la culpabilité, l’auto-dénigrement.

Certaines n’ont pas envie de persévérer, voudraient une solution rapide, croient encore à une sorte de miracle. Elles sont frustrées de ne pas voir les kilos s’envoler à toute vitesse ou craignent d’affronter les émotions qui font manger. Parfois, elles arrêtent soudainement après deux ou trois rendez-vous, sans donner d’explication, en disant « je rappellerai ». Je me fais une raison, je sais que tout le monde ne peut pas adhérer à mon approche, que certaines ne sont pas prêtes à ce qui demande une certaine introspection. Mais c’est un peu frustrant de les voir renoncer.

Je vois que celles qui persévèrent en sortent transformées, et pas seulement dans leur rapport à la nourriture. Elles sont stupéfaites de la place libérée par la disparition des obsessions alimentaires. Elles ont réappris à s’écouter, à prendre soin d’elles, à définir ce qui est important. Elles se réconcilient avec leur corps, s’y sentent mieux, même si ce n’est pas celui dont elles rêvaient.

À la fin de la consultation, Jeannette n’a pas souhaité fixer un nouveau rendez-vous, expliquant qu’elle se sentait apaisée, au bout du chemin qu’elle avait voulu parcourir. Je suis contente, j’aime quand cette séparation intervient avec le sentiment d’un travail accompli, en commun, dans un climat de confiance. Comme je mets en pratique les outils et les méthodes que j’apporte à mes patients, j’ai appris à être à l’écoute de mes émotions. Cela m’aide à relativiser ces sources de frustration ou d’agacement : les personnes qui ratent un rendez-vous sans prévenir ou en envoyant un SMS au tout dernier moment.

Ce travail me passionne… J’apprends sans cesse et j’essaie surtout de me garder des dogmes et des certitudes.

Ariane Grumbach

Diététicienne gourmande

Son blog : http://ariane.blogspirit.com
Son activité : www.arianegrumbach.com

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