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« Vous revenez quand ? »

Avec ce livre, Blandine Bricka nous offre des récits comme on les aime dans notre coopérative : ceux de six femmes et d’un homme, à qui elle fait raconter leur travail d’aide à domicile. Un métier physiquement et psychologiquement difficile, où il ne suffit pas de vouloir aider son prochain. Maladie, dépendance, fin de vie et mort sont leur quotidien.

Ils y disent leur parcours, leurs valeurs, ce qui les a fait devenir aide-soignante, auxiliaire de vie, assistant de vie, leurs raisons de préférer travailler au domicile des personnes plutôt qu’en structure spécialisée : en maison de retraite, « il y a “tant” de personnes à faire » et « vous les faites avec votre chef derrière ».

Ils ont en commun un profond respect des personnes : leur pudeur, leurs rythmes, leurs gouts. Ils savent faire les gestes techniques, mais ils parlent surtout de leur activité d’écoute, d’observation, pour adapter leurs gestes à la personne et à ses besoins : se déchausser ou non en entrant, poser son sac là ou ailleurs, tutoyer ou vouvoyer, être attentif aux petits détails, « dès que je passe la porte je sais comment la nuit s’est passée. » Ils disent les questions qu’ils se posent. Le patient ne veut pas se laver : pudeur ? Chauffage de la salle de bains ? Ils disent comment ils y vont progressivement, en se mettant à la place de la personne : « Si les gens sont agressifs, c’est toujours qu’il y a quelque chose derrière. »

Ils disent leurs trucs de métier pour apprivoiser les personnes et se faire accepter : plaisanter, blaguer, pratiquer l’humour ou l’autodérision, déjouer les préjugés racistes. « Les bénéficiaires qui ont des sales caractères, ce sont souvent mes préférées… Elles crient, elles me rejettent… Trouver la faille et après c’est gagné. »

« Les associer aux travaux » pour tondre la pelouse. Faire avec eux leur soupe (pas « la » soupe). « Il faut fermer sa bouche, écouter les consignes et accepter de se laisser former par la personne… Je fais comme la personne fait, même si pour moi ce n’est pas la meilleure manière. »

Ils disent aussi la prise en charge des aidants, parents, enfants ou autres proches : les considérer comme des aides, pas comme des freins. Leur respect inconditionnel de la personne, de son aidant et du système qu’ils ont mis en place. Leurs trucs de métier pour gérer l’aidant jaloux, pour aider l’aidant épuisé qui a besoin de temps de répit ponctuels et réguliers, dont il ne peut profiter que s’il sait que tous les rituels seront respectés : « On reste parent d’un enfant handicapé, mais on ne s’improvise pas assistant de vie. » « Ces échanges, ces liens, c’est mon treizième mois. »

Ils apprécient les technologies numériques : le téléphone portable qui permet d’échanger entre collègues sur les gestes techniques et sur les personnes. Foin de flicage, toute forme de « pointage » permet de tracer ce que la mémoire des bénéficiaires ne retrouve pas toujours.

Certains interviennent auprès de personnes lourdement handicapées : « On est là seulement parce qu’il y a un manque psychomoteur, pas parce qu’il y a un manque intellectuel. » On offre « un service financé pour compenser un handicap ». « Si mon employeur me demande un verre d’eau, je lui donne un verre d’eau ; si elle pouvait se lever pour le prendre, elle le prendrait ce verre d’eau ».

Ils disent aussi leurs difficultés, à commencer par le temps imparti pour chaque bénéficiaire, qui n’est pas nécessairement le temps qu’il faudrait lui accorder. Tous ne se voient pas faire ce métier jusqu’à la fin de leur vie professionnelle, cumulant fatigue physique, emploi à temps partiel, sentiment de solitude dans une organisation qui ne permet pas de traiter les personnes et leurs familles comme ils le voudraient. Encore une marque de respect.

Ils disent enfin leurs coopérations avec les autres intervenants : chercher le bon protocole avec les infirmières, travailler avec le médecin traitant, même si ce n’est pas toujours facile. « Chacun doit rester à sa place, mais pas dans son coin. » Hélas, « les projets individuels, ce n’est pas nous qui les rédigeons, ce sont surtout nos responsables, avec les assistantes sociales… pour l’obtention des financements. »

Sont-ils respectés, ces professionnels de l’humain ? Quand ils ont besoin de tourner la page, d’aller aux obsèques du patient, de dire au revoir à ses aidants. Certains le peuvent et le font. D’autres ne le peuvent pas, parce que leur employeur ne les tient pas au courant. Leur fierté : « Quand au final on me dit : vous revenez quand ? » ou « Je suis content de te voir. »

Le travail de Blandine Bricka et le nôtre empruntent le même chemin : publier la mise en récit du travail des personnes. Ces textes-ci sont plus longs, une vingtaine de pages, et tous évoquent le même métier. Ils sont introduits par un chapô où elle raconte sa rencontre avec l’auteur. Il y a même un récit à deux voix, souhaité par une des personnes qu’elle a rencontrées. La compilation des six récits présentés donne tout son relief à ce métier (presque) ordinaire : la diversité des situations d’aide à domicile, une culture de métier partagée par les auteurs et la patte individuelle que chacun y met.

Christine Depigny-Huet

Un métier (presque) ordinaire. Sortie le 21 septembre 2017. Éditions de l’Atelier. 13 €


Le récit d’une accompagnante paru sur notre site : Faciliteuse de vie.

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