Des récits du travail

Une vie d’intérimaire

Actuellement, je fais de l’intérim. Je n’ai pas choisi l’intérim, j’y suis venu par la force des choses. Cette année, j’ai travaillé peut-être une semaine par mois. On ne fait rien avec ça. Il n’y a pas de salaire qui rentre. En tant qu’homme, je me retrouve complètement acculé.

J’ai toujours eu plutôt de bons échos dans les agences, qui m’ont donné de bonnes références. Quelque part, ça me mettait en valeur. Par exemple une entreprise qui vous appelle et qui vous dit « Mais où étais-tu donc passé ? » Il y a des missions où l’on est bien, où on apporte des choses. Je pense à une entreprise en électricité. Mais ils n’ont pas continué, et je n’ai pas eu d’explications. Il y a des agences qui ne me proposent plus de missions, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas cherché à savoir, on ne m’aurait pas donné la réponse. Parfois, ils s’arrangent pour faire des trous d’une journée entre deux contrats pour éviter d’avoir à proposer un CDI. Parfois, de grosses entreprises veulent simplement fermer un site, c’est comme ça, comment voulez-vous battre…

Je fais mon travail avec soin, même si je sais que la semaine d’après, je ne serai plus là. Je sais bien qu’il y a des contacts entre l’agence d’intérim et les bureaux de l’entreprise où je suis en mission. Les bureaux peuvent dire : « Dites donc, votre client, vous ne nous le renvoyez pas ! » Mais si on fait son travail convenablement, on est en droit de dire que ça ne va pas. Ça m’est arrivé une fois : après une journée dans une boite, j’ai dit à l’agence que je n’y retournerai pas. C’était un truc dégueulasse, dans l’alimentaire. Bonjour, l’hygiène ! La cantine, c’était une soue à cochons. Je n’ai pas compris comment les vétérinaires chargés du contrôle pouvaient laisser faire. Il y avait un truc pas net là-dessous. Il faisait froid, mais j’ai quand même préféré manger dans ma voiture. Je ne pouvais pas accepter ça. Il faut savoir travailler intelligemment, on ne se met pas les mains dans le cambouis avant de manipuler de l’alimentation. D’ailleurs, peu de temps après, l’agence m’a dit qu’ils n’envoyaient plus personne dans cette boite.

J’ai travaillé dans l’embouteillage de vins mousseux. On peut me confier n’importe quelle tâche. Je connais les postes puisque, nous, les intérimaires, on tourne. Je vais quelquefois en mission sur des camions : ça dure deux à trois jours, chez les viticulteurs. Ce sont des camions équipés de chaines d’embouteillages. Les viticulteurs branchent les camions sur les cuves et, nous, on se met à travailler : on amène les bouteilles, on les stocke dans les box. Dans les camions, c’est beaucoup plus fatigant, plus manuel. Une bouteille vide au départ, c’est léger. On la prend avec une petite pince, on la pose sur la chaine. Mais quand on la reprend à la sortie, elle est pleine, elle doit faire 800 g, voire 1 kg, ça dépend du verre, ça fait quand même plus lourd. Des gestes répétitifs comme ça, on peut en faire une dizaine de mille par jour : 40 000 bouteilles produites par camion, avec quatre personnes sur la chaine. Celui qui charge sur la chaine, et puis trois qui ramassent derrière. Il y a des pauses d’un quart d’heure. Si ça se passe bien, ceux qui s’occupent de la chaine accordent cinq minutes de plus. Si l’après-midi a bien tourné, à l’heure de finir, avec un peu de chance, ils accordent plus facilement une pause de cinq minutes en plus. Ce n’est quand même pas négligeable.

Dans le passé, j’ai travaillé en métallurgie. Puis j’ai fait de l’agroalimentaire, ça ne me quitte pas trop. J’ai touché à pas mal de choses. La lyophilisation : des légumes, tous genres de légumes, puis des tartes, des tourtes, des surgelés. J’ai travaillé là-dedans. Quand vous faites beaucoup de choses comme ça, à la fin, vous ne savez plus par où vous êtes passés. Il faut s’adapter, et, pour s’adapter, il faut être curieux. Autrement, vous n’y arrivez pas. Si vous y allez en vous disant « bon allez, je vais faire ça une journée et ça ira bien », ce n’est pas la peine d’y aller. La première journée, on ne connait pas l’ambiance, et ensuite on se plie. On se fait un peu son opinion, et on réagit à sa manière. Quand vous avez quelqu’un qui vous veut du bien, il n’y a pas de raison que ça se passe mal. J’ai travaillé dans des caves viticoles, sur un poste où il y avait eu un accident grave peu de temps auparavant. La personne qui m’a mis à ce poste m’a dit : « Si tu as un problème, tu laisses ton charriot élévateur, tu mets au frein à main, et tu viens me trouver. Tu ne fais pas quoi que ce soit. Si tu as un problème, tu t’arrêtes. On a eu un grave accident, on ne veut pas en avoir un deuxième. » On m’a envoyé sur ce poste parce que j’avais déjà quand même une expérience de cariste. Ça fait peut-être bientôt vingt ans que je conduis ces engins.

J’ai eu une formation, il fallait que je passe mon permis cariste, et on m’a dit qu’il fallait que je trouve une entreprise pour me payer cette formation. J’avais trouvé une entreprise en électricité : un comptoir électrique, qui fournit du matériel aux professionnels. La personne cherchait quelqu’un pour remplacer un arrêt maladie. J’ai appris à référencer les produits et à les ranger dans les rayons du magasin. Un jour, on m’a demandé de ranger tout un magasinage, dans lequel ils avaient du mal à se retrouver. J’ai tout repris, j’ai tout rangé les étagères, remis les numéros dans un ordre logique. Les gars passaient beaucoup de temps à chercher, à droite à gauche, il y en avait un petit peu dans tout l’espace. Les colis arrivaient le lundi, dans des grandes panières. Souvent, le temps de réceptionner, de référencer toute la marchandise, de la valider sur l’ordinateur et de la ranger, ça prenait pratiquement la semaine. Parfois, la marchandise que venaient chercher des artisans était encore au fond de la panière. Au départ, j’étais avec une personne, mais, un jour, elle m’a demandé de ranger la panière tout seul. Lui, il regardait son colis, puis sa fiche perdait beaucoup de temps en va-et-vient entre sa fiche et ses colis. Moi, je prenais mon colis, je le posais devant moi, je rangeais sur la table en colonnes en fonction des numéros des colis, la série 1000, puis jusqu’à 9000, côte à côte, je rangeais tout comme ça. De ce fait, tous les numéros se suivaient bien, en lignes verticales et en lignes horizontales. C’était facile ensuite, en arrivant avec la fiche, de cocher ce qu’on prenait, de le valider, et de le mettre en rayon. Et finalement, le copain m’a dit – je me souviens, c’était un début d’après-midi – : « Dis donc, comment tu as fait, moi il me faut deux jours pour ranger une panière comme ça ! » Donc je lui ai montré. Et finalement c’était bien plus commode qu’avec l’ancien système. On pouvait préparer les commandes le matin, puis les livrer l’après-midi dans les entreprises, cinq ou six livraisons à faire dans la région, quelquefois 30 km parce que c’était sur un chantier éloigné, ça prenait bien tout l’après-midi. J’étais bien dans cette boite. Même si, en principe, j’étais là juste pour un remplacement. Je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas continué. Souvent c’était ça : un CDD très long, avec un espoir de CDI. Et puis derrière, finalement, rien…

À l’embouteillage du mousseux, les intérimaires s’arrangeaient entre eux pour l’organisation de leur travail, avec un système de roulement d’heure en heure. Le personnel de l’entreprise nous disait : « Vous n’allez pas vous amuser à tourner, vous allez perdre du temps. » Puis, ils se sont mis à faire comme nous, et, finalement, se sont aperçus que c’était un peu plus relaxe. Quand on est sur le même poste toute la journée, à la fin les bras n’en peuvent plus, la tête n’en veut plus. Alors qu’en tournant, ça permet à chacun de se reprendre un petit peu. Au départ, la direction ne voulait pas, puis s’est aperçu que les gens tombaient beaucoup moins malades, étaient plus disponibles. Ce sont des intérimaires qui ont apporté ce système. C’est quand même une avancée.

Les agences ont été obligées de proposer des contrats d’intérim CDI à ceux qui sont en mission depuis longtemps. Mais ça vaut pour les jeunes. Moi, j’aurai 60 ans l’année prochaine, je vais partir à la retraite, ils ne me le proposent pas. En revanche, l’agence d’intérim me connait bien, des fois ils m’ont envoyé sur des missions en me disant bien qu’il fallait faire attention, que c’était dangereux. J’ai fait des fois du travail, c’était chaud. Il y avait une caisse à chercher tout en haut. Personne ne voulait aller la chercher. Je n’ai pas voulu non plus, j’ai demandé un autre charriot. Je pense que j’ai bien fait : le charriot que j’avais ne correspondait pas à la charge qui était là-haut. Quand on est intérimaire, on se retrouve un peu à faire ce que les autres ne veulent pas faire. Parfois, ils nous méprisent. M. Je-sais-tout par exemple. C’était un travailleur permanent, un jeune. Il s’était fait virer d’une autre cave parce qu’il usait trop les poches de ses bleus. Une fois, il m’a dit à propos d’une bouteille à moitié vide « Et celle-ci, tu ne l’as pas vue ? ». J’ai répondu que, lui, il avait le temps de les voir passer. Je n’étais pas là pour faire son travail. Une autre fois, il voulait nous faire nettoyer son quartier. Le gars qui était avec moi, un intérim, s’apprêtait à le faire. Mais ce n’était pas à nous à faire cela. C’était leur bordel, on n’avait pas à s’en occuper. On ne l’a pas fait et il n’a pas protesté.
Dans une usine agro-alimentaire, quand on est passé aux 35 heures, il y avait eu une grosse réunion pour la mise en place, tout le monde était convié, même les intérimaires. « Y a-t-il des questions ? » Mon intérim était de seulement 30 heures par semaine. Donc je demande si, pour commencer, nous, on pourrait faire effectivement 35 heures. Le représentant du personnel me dit : « Vous avez du travail ? Eh bien contentez-vous-en ! » Qu’est-ce que je peux dire ? Derrière, personne n’a riposté.

Dans une entreprise, personne n’est irremplaçable. Il faut suivre les cadences, mais les gestes, ce n’est pas grand-chose. Moi, pendant que j’attrape cette bouteille, je contrôle la précédente. Et c’est vite fait, c’est reparti. Dans le temps, on faisait le contrôle à l’œil. Chaque bouteille passait devant la lumière, et hop on voyait s’il y avait de la fumée, c’est-à-dire du vin trouble. En ce cas, il fallait l’enlever tout de suite, parce que, si elle passait, elle partait à l’habillage et le temps d’y courir, de sortir de la cabine, on pouvait manquer d’autres bouteilles. Au bout d’une heure à ce poste, les yeux n’en pouvaient plus. Donc on changeait. Ce qui permettait de se reposer, de faire autre chose. Car toujours fixer comme ça… Il fallait vérifier aussi que le bouchon était correctement enfoncé et que le niveau dans la bouteille était le bon. Ça maintenant, ce sont des choses qui ne se font plus. S’il n’y a pas assez de vin dans la bouteille, ou si le contenu est trouble, ou encore si le bouchon n’a pas été correctement enfoncé, les bouteilles sont automatiquement sorties de la chaine. Il n’y a plus d’hommes à ce poste, c’est fini. On disait que c’était l’endroit pour les handicapés, sauf que j’aurais mal vu un handicapé à cet endroit-là, il fallait être en pleine forme !

Ce qui est dur dans l’intérim, c’est qu’on ne peut pas se projeter dans la longue durée. Quand on a voulu acheter la maison, nous y avons passé des heures avec le banquier pour le convaincre qu’il aurait assez de garanties pour les remboursements. Entre deux missions, c’est compliqué. On attend ce qui va se présenter. Quand on a des enfants en bas âge, c’est vraiment compliqué. On est appelé pendant qu’on est en train de les faire déjeuner le matin : « Est-ce que vous pouvez venir dans une heure ? » Eh bien non, on ne peut pas ! L’intérim, ça peut permettre à des jeunes d’apprendre à connaitre des entreprises. Ça peut leur donner des atouts. Certains font ça pour se faire deux ou trois sous avant de reprendre des études, ou avant de partir ailleurs où ils auront plus de chances de trouver du boulot. Je leur dis qu’ils ont raison, de ne pas faire comme moi qui n’ai pas bougé, et pour qui ça n’a pas débouché sur grand-chose. Moi j’étais un peu petite main, l’homme à tout faire.

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