Les gens du rail racontent leur travail

Tu ne peux pas conduire en ayant la crainte de tout

Mon travail est d’acheminer les RER depuis les ateliers jusqu’à leur gare de départ ou inversement. Pour une partie des trains, il s’agit d’une simple révision quotidienne. Mais je dois souvent ramener à l’atelier des rames cassées. Par exemple, un gars dépose les gens en gare et puis on t’appelle : « Ce train est H.S. Il manque du frein, il manque de la traction, il a un défaut de suspension, il faut que tu le conduises à l’atelier ». Là-dessus, s’ajoute le règlement : sachant que ce train pèse tel poids, qu’il faut tant de mètres pour l’arrêter et qu’il y a une pente comme ça pour aller à Noisy, à quelle vitesse j’ai le droit de circuler ? Quand j’ai un gros doute, j’appelle mon chef. Et lui, par téléphone, il va me dire « OK, c’est bon » ou bien : « À mon avis, il faudrait plutôt faire comme ça ». Je ne suis pas seul, je peux toujours prendre des conseils, mais, au bout du compte, je suis complètement responsable de ce que je fais. Ça fait partie de ma formation de roulant.

L’incident, ça peut être un accident voyageur. De ce côté-là, surtout en début de carrière, il y a un cap à passer. Tu en as qui ne le passent pas ; ils ont un stress par rapport ce risque-là. Même si tu roules avec des trains sans passagers, quelqu’un peut tomber sur les voies quand tu longes un quai. L’incident, ça peut être aussi un signal fermé que tu franchis parce que tu t’es loupé dans ton freinage ou parce qu’il y a eu un problème sur ton frein ; ou bien encore le dépassement de la zone protégée. Dans ce cas, tu dois t’arrêter. Et il y a un autre train qui va arriver. Si tu as le malheur d’être là juste avant que le train suivant arrive, les mesures de sécurité exigent que tu fasses une alerte radio qui est diffusée dans tous les trains. Quand on entend ça, tout le monde s’arrête. Ensuite, celui qui a posé l’alerte radio explique ce qui s’est passé. Le régulateur renvoie les trains qui peuvent circuler. Il centralise la zone où il y a eu l’incident. Tout ça, c’est une question de règlement.

Quand il y a un incident, tout le monde arrive. C’est plus ou moins grave, mais tout est traité. Ce n’est pas laissé à la légère. Si un conducteur a franchi un signal, qu’il ne l’a pas vu, tout est pris en compte. Par exemple, si c’est un matin avec un temps ensoleillé, le soleil rasant, en plein contrejour, le mécano ne va pas se justifier. Il va dire « J’avais le soleil en face ; j’étais persuadé que le feu était vert ». Voilà. S’il y a un problème de freinage sur les derniers mètres, ça peut être un jour où il y avait de la grêle ou de la neige. En cas d’incident, un bilan de la situation doit être fait : « À quelle heure es-tu parti de chez toi ? Est-ce que tu n’avais pas un manque de sommeil ? As-tu des soucis de famille ? » Si ça vient du matériel : « Qui est-ce qui a travaillé dessus avant ? Quel est le mec des ateliers ? » Ils remontent ainsi la chaine et, quoi qu’il arrive, ils sauront la vérité. Il n’y a pas de mystère.

Mais ce stress de l’incident, je ne l’ai plus vraiment. Je sais ce que j’ai à faire. Au début, tu n’es pas à l’aise quand même. Tu as eu l’examen, mais tu es hyperattentif ; tu te poses plein de questions sur ce que tu sais, sur ce que tu as appris. Mais tu n’as pas forcément eu d’exercices d’application. Par exemple, pour l’accident de personne, tu ne vas pas mettre quelqu’un sur la voie pour montrer comment ça se passe ! Tout ça, c’est compliqué. Quand ça arrive, c’est un choc psychologique. Avec le temps, tu n’en fais pas abstraction, mais tu te soulages de ça. Tu ne peux pas conduire en ayant la crainte de tout.

Pierre, conducteur TA, Ile-de-France Est
Propos recueillis et mis en récit par Michel Forestier, coopérative Dire Le Travail

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