Dire le travail en temps de confinement

Si j’avais voulu devenir professeure des écoles, ça se saurait !

Sabrina est autoentrepreneur et exerce l’activité de tatoueuse. Âgée de 29 ans, elle vit avec son fils de 7 ans et son compagnon dans une maison avec jardin à la périphérie d’une grande ville.

Depuis le début du confinement, mon travail est à l’arrêt complet. La seule chose que je puisse encore faire, c’est m’entrainer à dessiner des tatouages. Mais avec mon fils, qui souffre d’hyperactivité et de troubles de l’attention, c’est compliqué. Je m’étais inscrite dans une formation à distance de l’École d’arts appliqués, donc il me reste ça. Même pour les tâches administratives ou de gestion, j’étais à jour !

Mon compagnon absent

Mon compagnon a continué à travailler et il est parti en déplacement plusieurs jours d’affilée. Comme il est agent de protection rapprochée (ce que dans les films, on appelle garde du corps), il a l’habitude des équipements et des gestes de sécurité, même si je pense que sa profession est un peu le « parent pauvre » de la protection par rapport aux soignants et qu’il n’a pas toujours disposé de tous les moyens nécessaires. Il connait aussi le confinement, car il part toujours avec son groupe d’intervention et vit avec lui pendant tout le temps de la vacation.

Lui comme moi, nous avons un métier qui nous impose de nous rapprocher des corps et de les toucher. Mais si beaucoup de ses confrères ont perdu leurs missions parce qu’elles s’exerçaient dans le milieu culturel ou sportif, les siennes, qui relèvent du domaine industriel, ont été maintenues.

Il a essayé de m’aider pendant qu’il était éloigné de nous. J’ai bien compris qu’il se sentait impuissant. Il a l’habitude d’intervenir de manière immédiate en situation de crise, mais là, il était face à ma souffrance sans pouvoir y répondre. On s’appelait tous les soirs, mais je n’avais pas grand-chose à lui raconter. Lui non plus, car il se retrouvait dans des lieux souvent désertés. Et c’est tant mieux : il avait un nombre de contacts extrêmement limités avec la population. Même sa nourriture, il l’emportait avec lui.

J’étais plus inquiète pour ses déplacements, car il ne pouvait plus prendre l’avion et passait beaucoup de temps sur les routes, prenant des risques d’accident, mais aussi de mauvaises rencontres… comme avec le Covid-19. Heureusement, lui et ses collègues se décontaminaient progressivement sur le trajet du retour. Il m’a raconté qu’ils ne rentraient jamais dans les boutiques des aires d’autoroute. Ils faisaient même pipi dans la nature.

J’ai peur du déconfinement, car la période a creusé le fossé entre les pauvres et les riches. Le glissement vers la précarité va peut-être générer des conflits sociaux. J’aurais préféré que ce soit la liesse de la Coupe du monde 98, mais je crois plutôt aux gilets jaunes en mode « j’ai plus rien à perdre ». Et, dans ce cas, il va se retrouver en première ligne pour protéger les chefs d’entreprise, les élus, les journalistes…

Des journées qui manquent de rythme

Je me suis bel et bien retrouvée seule H24, avec mon fils. Au début, il a pris le confinement pour des vacances et puis il s’est aperçu que ce n’était pas aussi fun : pas de copains pour jouer, pas de parcs où se promener… Les journées ont commencé à se répéter : on se prépare le matin, on fait l’école, on mange, puis on refait l’école puis on mange, et enfin on se prépare pour se coucher. Et rebelote !

Globalement, je n’ai pas pâti de l’absence de certains services. Mon compagnon un peu plus. Il devait mettre sa voiture au garage, mais a dû prendre la route sans avoir effectué la réparation. Du coup, il est parti avec la boule au ventre. Garagiste, ce n’est pourtant pas un métier comme les nôtres où l’on travaille avec des corps…

Nous nous sommes aussi un peu questionnés sur la collecte des poubelles : n’y a-t-il pas un risque sanitaire à les laisser dans la rue pendant des semaines ? En revanche, j’avais déjà l’habitude de faire mes courses à distance, donc ça n’a pas changé grand-chose à ma vie. Je n’ai pas pour autant surconsommé. Il y a juste une enseigne de bric-à-brac qui me manque. Et un seul dessert : les yaourts glacés !

Certaines personnes en ont profité pour faire de la cuisine, pour confectionner de bons petits plats, mais moi, préparer la bouffe m’a vite « gonflée ». Comme de devoir passer sans arrêt le balai derrière mon fils, qui en met partout.

En revanche, j’ai essayé de faire des activités avec lui : j’ai mis une tente dans le jardin pour lui faire une cabane, j’ai dessiné un parcours sportif sur le sol. Et j’ai fait de la pâte à sel, beaucoup de pâte à sel, je pourrais vendre une tonne d’objets maintenant ! Ma mère lui envoie des cartes, il adore et ça l’oblige à lire. Et puis, il lui répond. Le problème avec mon fils, c’est qu’il lui faut des activités qui donnent des résultats rapidement, sinon il les abandonne.

Depuis que mon compagnon est rentré, j’ai pu souffler. On forme une équipe, on se répartit les tâches. Mais je sais qu’il va repartir pour de nouvelles missions…

Faire l’école, c’est un métier

Si j’avais voulu devenir professeure des écoles, ça se saurait ! La maitresse envoie des mails aux parents tous les dimanches matin. Elle donne des consignes pour toute la semaine. Mais là où mon fils pourrait faire le travail en une heure, compte tenu de son comportement je peux me bagarrer trois fois plus longtemps avec lui. Cependant, rythmer les journées par l’école est nécessaire et je la poursuis même pendant les vacances.

Il était suivi par un psychologue et un psychomotricien, et malheureusement tout s’est arrêté. Le psychologue est parti depuis février et n’est toujours pas remplacé. Quant au psychomotricien, il m’appelle régulièrement, et c’est très gentil, mais il ne peut pas faire grand-chose à distance.

DR

Je n’ai pas d’avis éclairé sur la rentrée scolaire, mais je sais que pour mon fils, la socialisation est importante. D’ailleurs, il appelle régulièrement les enfants des voisins depuis notre jardin. Ceux de gauche sont très sympas, mais ceux de droite, c’est une autre histoire : ils ont bouché un trou dans la haie avec leur poubelle parce que mon fils parlait à leurs enfants à travers la brèche…

Vers la reprise

Je fais partie de deux groupements de tatoueurs. Ils sont en train de faire valider un protocole sanitaire auprès des autorités pour que nous puissions reprendre le 11 mai.

Nous sommes une profession aux conditions d’hygiène très strictes, donc je pense que cela ne posera aucun problème. Le port du masque deviendra obligatoire pour le tatoueur et son client. Nous ne recevrons qu’une personne à la fois. Devrons mettre les effets personnels du client dans un sachet plastique que nous placerons hors de la pièce destinée au tatouage. Porter des surchaussures. Et bien entendu, désinfecter tout le matériel et les équipements, ce que nous faisons déjà.

J’ai une page Facebook sur laquelle j’ai informé régulièrement mes clients de la situation sanitaire et de ses effets sur mon entreprise. J’ai relancé mes clients quand j’ai vu se profiler la reprise, ce qui fait que la semaine du 11 au 15 mai, j’affiche déjà complet.

Sabrina, tatoueuse
Propos recueillis et mis en texte par Corinne Le Bars

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