Dire le travail en temps de confinement

Pour ce dossier, on en est où ?

Patrice travaille souvent à son domicile, à Paris, parfois dans un espace de co-working dans le quartier, parfois dans un centre de formation, et aussi en déplacement, pour des rendez-vous ou des entretiens pour la coopérative Dire Le Travail, partout en France.

Lundi 2 mars. Hillary m’envoie un appel à projets « recherche en théâtre » émis par le ministère de la Culture. Elle pense que je serais susceptible d’y répondre avec d’autres personnes de la coopérative, en partenariat avec la compagnie de théâtre dont elle est metteure en scène. Certes, les délais sont très contraints : les réponses doivent être déposées avant le 18 mars. Mais la subvention est conséquente, jusqu’à 20 000 €, et les conditions d’obtention assez raisonnables. Tout de même, quelque chose m’échappe. Dire Le Travail et sa compagnie ont différents projets en discussion, pour mettre en scène des récits de travail déjà disponibles, ou encore pour monter une collecte de récits pour un prochain spectacle ; de là à prétendre mener une recherche sur des pratiques théâtrales… Je télécharge tout de même à l’appel à projets, en me promettant d’imprimer le dossier lors de mon prochain passage à la Ruche, l’espace de co-working de mon quartier où je travaille de temps en temps. J’ai pris l’habitude de profiter de leur imprimante efficace pour les documents un peu lourds dont ne vient pas à bout ma vieille laser. Le mercredi, je lis attentivement le tirage papier, sans que cela dissipe ma perplexité. Je reporte donc encore ma réponse à Hillary : nous nous voyons le vendredi suivant pour un entretien avec Bruno, jardinier, autant en discuter de vive voix à cette occasion.

Terrasse de la Ruche (Paris 20e)

Vendredi 6 mars. Me voilà dans un train, les cheminots n’étant plus en grève et pas encore confinés. Direction Joigny, dans l’Yonne, à 1 h 15 de Paris. C’est ma première visite, Hillary me propose d’abord une promenade pédestre à la découverte de la ville. Une sympathique occasion de faire davantage connaissance, en explorant sa bourgade d’adoption, dépaysante pour la Californienne d’origine qu’elle est. Puis nous prenons un thé au buffet de la gare, pour préparer notre entretien à venir, puisque je suis venu pour cela, et évoquer nos autres projets en cours, dont l’appel à projets du ministère. En quelques minutes, le malentendu sur ce sujet est dissipé. Hillary avait fait allusion dans son mail à une discussion précédente sur une candidature de résidence dans une institution culturelle, que nous avions déjà posée en commun. J’avais alors avancé une idée : utiliser notre méthodologie de collecte de récits pour capter le travail collectif nécessaire à une création théâtrale dans le cadre de cette résidence. Elle avait repensé à cette piste en découvrant l’appel à projets. D’après elle, ce serait une façon inédite de réfléchir au processus de montage d’un spectacle de théâtre, et donc une vraie démarche de recherche. Nous réaliserions des récits de tous les professionnels concernés, depuis les premières idées jusqu’aux représentations, en passant par la constitution d’une équipe, le travail des répétitions, etc. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Bon, nous avons perdu quelques jours pour répondre à l’appel d’offres, mais je vais mettre sans plus tarder à la préparation d’un dossier…

Joigny, vue des bords de l’Yonne

Samedi 7 mars. C’est le weekend, jour de mes sacrosaintes courses sur le marché du boulevard de la Villette, et de la préparation du non moins sacrosaint repas du weekend. Je me débrouille pour consacrer tout de même une heure à rédiger quelques lignes de présentation de ce projet, un de plus, explorer quelques hypothèses. J’envoie le tout par mail à quelques coopérateurs pour solliciter leurs avis, et commencer à les embarquer dans l’aventure.

Lundi 9 mars. Les retours, largement enthousiastes, n’ont pas tardé. Les mails sont très pratiques pour contacter des personnes à distance, échanger quelques idées. L’idéal serait de pouvoir se rencontrer pour développer les idées, concrétiser les pistes. Bon, la coopérative n’en est pas là, et c’est déjà bien de disposer de personnes réactives malgré les distances entre nous, les disponibilités limitées. Reste à avancer sur le dossier à compléter. Tâche guère folichonne : il faut rentrer dans les cases, comprendre les attendus, ajuster ce que nous avons envie de faire, ce que nous sommes capables de faire, et ce qui peut ou doit se dire dans un dossier de subventions de quelques pages. J’envoie un premier projet à Hillary, j’ai besoin de son retour pour avancer. Je me rends compte que nous n’avons pas tout à fait la même interprétation de certains points, que nous devons nous concerter. Bon, le temps file, je sais qu’elle a beaucoup d’autres choses en route, moi aussi d’ailleurs. Nous ferons ce que nous pourrons, on arrivera bien à boucler un document présentable.

Mercredi 11 mars, premier coup de semonce. Je devais me déplacer dans le Jura le lundi 16, pour une rencontre avec un groupe d’assistantes sociales engagées dans un projet de livre de récits de leur travail. L’une d’entre elles me contacte pour reporter la rencontre, par prudence au vu de l’épidémie qui se généralise : elle est asthmatique, et doit être particulièrement vigilante. Bigre, que faire ? Maintenir le déplacement prévu et la semaine de séjour chez mes parents à suivre, à l’occasion d’un congé d’Agnès, ma compagne ? J’avais prévu pour ma part de travailler normalement. Loin de la Ruche, mais sans réunion ni rendez-vous en région parisienne cette semaine-là. Mais faut-il risquer de répandre la contagion ?

Vendredi 13 mars. Nouveau déplacement, à Angers, pour une réunion du groupe Animation et développement de la coopérative. Anne, Nathalie et moi avons fait le déplacement, mais évitons de nous faire la bise. Ambiance particulière, au lendemain de l’annonce par le président de la République de la fermeture des écoles. Mais une journée de travail utile pour faire avancer des dossiers en cours de la coopérative, précieuse et efficace par la présence autour d’une table. Anne me fait un retour en direct sur le projet d’argumentaire de notre réponse à l’appel d’offres Recherches en théâtre. La réflexion avance, les arguments se précisent.

La gare d’Angers

Dimanche 15 mars. Que faire alors que les injonctions gouvernementales au confinement sont devenues impérieuses, à l’exception des bureaux de vote ? Nous avions prévu des billets de train le dimanche après-midi, pour pouvoir voter le matin. Agnès accomplit son devoir d’électeur, moi mon devoir de confiné. Discussion avec mes parents : devons-nous respecter la distanciation sociale, et annuler notre voyage ? Privilégier la solidarité familiale, en partageant un sort commun dans cette période qui s’annonce hors du commun ? Nous remplissons les sacs de livres, pour un départ sans certitudes quant à la date de retour.

Lundi 16 mars. Je prends mes marques dans un lieu de travail auquel je vais devoir m’adapter plus longtemps qu’envisagé initialement. C’est toujours chronophage de synchroniser les dossiers, les mails, de reparamétrer les logiciels à ma main sur l’ordinateur de la maison. Les débits de connexion disponibles dans le hameau obligent à passer d’une tâche à l’autre, le temps que ça charge. Mais la vie continue, il faut bien. Je relance Hillary, pour avoir des nouvelles. Elle m’évoque rapidement par mail sa vie bouleversée de mère de famille confinée, peu disponible. Peut-être un échange téléphonique le mercredi après-midi, avant l’envoi du document ? J’avance tant bien que mal sur le budget à monter, la présentation de nos structures, de l’équipe possible. J’intègre de mon mieux les retours reçus sur mon premier projet de la part de coopérateurs. Ça fait un peu bricolage tout cela.

Un autre panorama que la vue depuis la terrasse de la Ruche…

Mardi 17 mars. Je découvre sur le site du ministère que la date de dépôt des dossiers a été reportée au 31 mars. J’en profite pour relancer quelques sollicitations afin de trouver, dans ce nouveau laps de temps, des universitaires qui seraient d’accord pour être présentés comme partenaires du projet. Avec un peu de trouble : l’impression de faire comme si de rien n’était dans un monde en panique.

Mercredi 18 mars. Je pense à tous les théâtres fermés, partout en France, en Europe, à toutes les compagnies sur la touche, privées de travail. Je vois ce monde à l’horizon brusquement contracté, chacun chez soi, au sens strict du terme. Je peux continuer les mails, les dossiers, les projets, comme avant. Je peux, mais j’ai le sentiment de pédaler dans le vide, au-dessus d’un gouffre qui vient de s’ouvrir sous mon petit vélo.

Patrice, coopérative Dire Le Travail

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