Les gens du rail racontent leur travail

On peut m’appeler 24 h sur 24, 7 jours sur 7

À la maintenance des voies, je ne choisis pas si je travaille de jour ou de nuit. Les roulements nous sont imposés selon les besoins. Une semaine de nuit, ou deux, ou trois, en alternance avec une semaine de jour. C’est très variable. Quand j’étais plus jeune, j’adorais les nuits. Au bout de quelques années, ça commence à être difficile, surtout au changement entre les semaines de jour et de nuit. La nuit, je travaille de 22 h à 6 h. Mais pour intervenir sur les voies, il faut que ces dernières soient interceptées, c’est-à-dire qu’il n’y ait plus de trains qui roulent dessus. Parfois, le poste nous donne les voies à 23 h, parfois il faut attendre 1 h du matin. Ça entrave le travail, mais c’est une question de sécurité.

En plus des nuits, je prends l’astreinte. Là, je fais ma journée – ou ma nuit – normalement, et, en plus de ça, on peut m’appeler 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Il m’est déjà arrivé de faire des astreintes neige avec quarante heures supplémentaires pendant la semaine. Ça fait des sous, mais une semaine de repos ensuite n’est pas superflue.

L’astreinte fait partie du contrat, mais tout le monde ne la prend pas. Certains ne peuvent pas, par exemple pour des raisons familiales. Sur une dizaine d’agents, il y a toujours des volontaires dans la brigade. On s’arrange entre nous, la solidarité est là.

Quand je suis d’astreinte, je peux être appelé pour tout problème concernant une voie. Il m’arrive d’aller intervenir sur une aiguille que le poste d’aiguillage n’arrive pas à faire bouger. Quand un conducteur décèle un choc anormal, je vais sur zone rechercher l’avarie. Si une zone est « au rouge », c’est-à-dire que les signaux de sécurité sont rouges, ce qui bloque les circulations, j’y vais avec un électricien. Éclisse cassée, neige, forte intempérie, rupture de rail… En fait toute situation sortant de la normale est susceptible de me faire sortir. Je suis même formé à intervenir sur les passages à niveau ! Mais il n’y en a pas sur ma zone d’astreinte.

Je peux aussi être appelé pour assurer la sécurité des personnes. Un matin j’ai été appelé à 7 h pour sécuriser une intervention de police. Un train avait heurté un SDF qui était malheureusement décédé. Et les trains continuaient à rouler sur les voies contigües. Je me suis retrouvé près du corps… et d’un pied coincé dans un rail quelques mètres plus loin. Au début, j’étais pris dans le mouvement, mais une fois que l’intervention a été finie, tout est redescendu, mon moral aussi. J’ai appelé mon responsable et je lui ai dit que je prenais ma journée. J’avais besoin de rentrer me reposer. Ce type d’évènement n’arrive pas souvent, mais ça marque.

La semaine où je suis d’astreinte, je dois rester en permanence près de la gare pour pouvoir intervenir rapidement. Je ne peux pas rentrer chez moi parce que j’habite en province. La vie est trop chère à Paris. Je suis logé par la direction, j’ai une chambre d’astreinte. C’est géré par un établissement hôtelier, il y en a un près de chaque grande gare parisienne, surtout pour les conducteurs et les contrôleurs. Ce sont des chambres individuelles, très correctes, mais il était question de nous faire payer un loyer. Heureusement ils y ont renoncé. Pour une semaine d’astreinte, je touche 290 €. Et je commence par en donner cent à la personne qui a gardé mes chiens. Les semaines sont un peu longues, j’essaye de m’occuper pour passer le temps. Il y a de beaux parcs près des gares. Il m’arrive de manger au foyer avec les autres, mais ce sont des équipes que je ne connais pas et nous avons tous des horaires décalés : rentrer à 8 h après une nuit de travail, se réveiller à 14 h pour sortir en astreinte…

Jean-Philippe, agent maintenance voies
Propos recueillis et mis en récit par Christine Depigny-Huet et Jacques Viers, Coopérative Dire Le Travail

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