Des récits du travail

Ne pas s’abimer

Lionel Pinto, maçon dans l’Essonne.

Je viens du Portugal. J’ai commencé à travailler à 17 ans. Mais au départ je trouvais que la maçonnerie c’était trop dur… Je voulais quelque chose de plus simple. J’ai donc été trouver quelqu’un qui bossait dans la menuiserie. Et bon, j’aimais bien. J’ai toujours aimé le bois. Il m’a appris à faire des petits trucs, à la main. Des pots de fleurs, des décorations… Ensuite j’ai réussi à me faire embaucher dans son usine. On était une trentaine de personnes. Mais on ne gagnait pas assez. Donc, après deux ans, grâce à des copains, je me suis mis à la maçonnerie. Ça a commencé comme ça. Je suis ensuite allé en France… Pas tellement pour une question d’argent. Je suis venu pour vivre mieux. Parce qu’à l’époque, la France… c’était la France. Et j’avais de la famille ici. Les deux premiers mois, je suis venu travailler pour mes cousins. Mais nous avons eu des problèmes avec la carte de séjour, j’ai dû repartir au Portugal, puis je suis revenu et me suis mis à mon compte. J’ai travaillé comme ça pendant deux ou trois ans, puis avec mon frère. Mais en 1992, 1994, il n’y avait pas beaucoup de boulot. J’ai donc arrêté, et ai commencé à travailler comme poseur de pierres. Rien à voir. C’est un peu de la maçonnerie… Mais bon… Pendant neuf ans, j’ai fait que ça. On faisait les sols, en granit aussi. J’ai travaillé entre autres sur la gare Saint-Lazare. C’était un gros chantier tout de même… Après, je ne compte pas les petites façades qu’on faisait dans les rues. Il y en avait tellement. On ne faisait que ça. On coupait la pierre qui venait de la carrière, en prenant en compte le type de façade. Au sol, on devait la poser sur le mortier. Mais on était longtemps à genoux. C’est pour ça qu’aujourd’hui j’ai des soucis de santé. Des tendinites. Ce métier était très dur. Je portais des poids bien supérieurs au mien. J’ai aussi des problèmes aux épaules. Et des problèmes d’audition, parce que je n’ai pas assez protégé mes oreilles. Et les poumons… On avalait beaucoup de poussière. Parce qu’on n’arrivait pas à travailler avec les protections, c’était impossible. La chaleur, tout ça… On n’y arrivait pas. On ne pouvait pas travailler avec.

Je suis donc finalement retourné à la maçonnerie en me mettant à mon compte. Ce que j’aime dans ce métier, c’est tout ce qui est finitions. Souvent on pense que la maçonnerie c’est le « gros œuvre ». On ne sait pas que, d’un jour à l’autre, on a la pelle et la pioche, toute la journée. Et le lendemain, on peut même faire de la peinture. On peut changer d’un jour à l’autre. Dans les petites entreprises, on touche à tout. On est obligés, sinon, on ne s’en sort pas. On installe des cuisines, on fait de la mise aux normes des évacuations d’eaux usées, de la peinture, de l’enduit, du carrelage, des salles de bain… On touche à tout. La seule chose que je ne fais pas, c’est l’électricité. Mais j’aime bien faire un peu de plomberie, parce que comme on fait des salles de bain… J’aime m’occuper des finitions. Les petits détails. Il y a beaucoup de monde qui n’a pas de patience pour ça. Moi j’en ai. Par exemple, certains vont passer une semaine sur une salle de bain. Moi je vais prendre quelques jours de plus. Je vais plus lentement parce que j’aime le faire très bien. Je n’aime pas courir. Le boulot, il y a un temps pour le faire. Et même à mon fils, qui est devenu mon apprenti en CAP et maintenant en BP, je lui dis : « Calme. » Il me répond : « Allez, il faut faire ci, il faut qu’on avance… » « Non !  Il faut prendre le temps de faire les choses… Si on ne peut pas avancer aujourd’hui, on le fera demain. » Je n’arrive pas à comprendre certains qui veulent aller trop vite… Par exemple, dans le cas de la salle de bain, quand on pose de la faïence, ils n’attendent pas pour les peintures. Autre exemple : sur une cloison, normalement on doit doubler les montants. Eux, ils n’en mettent qu’un. La solidité… C’est la conscience professionnelle. Le ferraillage, c’est pareil. Combien, sur une dalle en béton, ne mettent la moitié de la ferraille ? Mais je ne vois pas l’intérêt de « saboter » un client pour gagner un peu plus. Je dis tout le temps à mon fils : « Le client, il faut qu’il soit bien servi. Il ne faut pas qu’il nous rappelle une deuxième fois. » Parfois, je peux même perdre de l’argent. Il arrive de prévoir une semaine dans le devis, et on passe finalement une semaine et demie sur le chantier, parce qu’on a des surprises. C’est le risque du métier. Et d’autres fois, on peut gagner beaucoup d’argent en peu de temps. Ça dépend.

J’ai eu des propositions pour construire… Mais ça ne paie pas suffisamment. Il y a trop de concurrence. On casse les prix. Et ça ne vaut pas le coup de bosser à son compte, ce n’est pas rentable. Et parfois ça me décourage. J’ai des clients qui m’appellent en me disant qu’on leur a proposé des devis qui font la moitié du mien. Mais c’est impossible ! Ils font comment ? Ils « sabotent ». Et de toute manière, je n’ai jamais aimé le gros œuvre… La pose de parpaings, par exemple. Déjà, c’est dur. Après, je ne vais pas assez vite. Si le parpaing est décalé… Moi je vais systématiquement le remettre. Quand les autres vont continuer. « Tac tac tac. » Et voilà ils vont plus vite.

L’un des ouvrages dont je suis le plus fier a été l’agrandissement d’une maison en meulière. L’agrandissement était en style moderne, cela n’avait rien à voir avec le style d’origine. Il n’y avait pas de toit. J’ai fait sous-sol, rez-de-chaussée, premier. Et ensuite une terrasse, avec un barbecue. J’ai beaucoup aimé faire ça. C’était petit. C’était un truc à ma taille. Pas très grand, pas trop petit non plus. Mais ça sert à montrer aux gens aussi mon savoir-faire… J’ai même gagné des clients là-bas.

La relation avec mes clients est très importante pour moi. Avant de commencer à travailler, je leur dis tout le temps : « S’il y a un truc qui ne va pas, vous me le dites. » Parfois on peut faire une bêtise, on n’est pas des dieux… Un truc peut m’échapper, un petit détail qui ne plait pas au client. Je les invite donc à me faire une autre proposition, et je leur dis : « On peut changer. On fait à votre façon. » On ne pense pas toujours à tout. Je travaille pas sur des projets, des petits croquis, et ça y est. C’est au fur et à mesure qu’on avance qu’on trouve de détails. Donc on s’adapte.

Il arrive que je leur fasse changer d’avis. Il n’y a pas longtemps, un client voulait faire une dalle en béton pour un parking. C’est une bêtise. Je lui ai proposé de faire un terrassement, de mettre du géotextile, grave ciment, compacté, et une pose de pavés en granit. Lui il était parti sur une dalle en béton. La dalle en béton, ça peut fissurer. La grave ciment non. Il y a le géotextile, qui protège un peu. Si un jour il y a un souci, un mouvement de terrain, avec une dalle en béton, il faut tout casser. Il avait un petit balcon à côté, tout est arraché. Je lui ai dit : « Vous voyez ça ? Pas bon ! » C’est des petits détails, mais ils ne se rendent pas compte. Je leur donne donc des conseils pour faire le mieux. Pour qu’ils ne se fassent pas avoir quelques années après, qu’ils ne soient pas déçus.

Du coup, la main d’œuvre peut être plus élevée, il y a plus de boulot. Mais ce sera mieux fait. C’est ma conscience aussi. Parce que je ne suis pas tranquille non plus… Si je lui dis « Vous voulez une dalle de béton, pas de problème ! Je vous fais le devis, tac tac ! » Non. Il ne faut pas réagir comme ça. Il faut partir sur des bases correctes.

Mon fils a toujours aimé la maçonnerie. Quand il était petit, il venait avec moi. J’essaie de le conseiller au mieux pour la suite, par exemple sur la gestion d’une entreprise. C’est difficile. Il sait très bien les dépenses que j’ai. Les charges, le personnel… Et il n’est pas préparé encore. Je lui ai conseillé de travailler ailleurs d’abord, pour avoir un peu plus d’expérience, quelques années encore. « Et après, tu te lances. Quand tu seras capable de te dire : “Je peux le faire tout seul.” » Mais chacun son système… Je peux lui donner un bon conseil, mais je ne vais pas le suivre, puisque j’ai décidé d’arrêter. Donc j’explique tout le temps à mon fils tous ces détails. Surtout que la maçonnerie pour lui c’était vraiment le « gros œuvre ». Mais on ne peut pas faire que ça. Enfin si, il y a des entreprises qui font que ça, mais je lui dis : « Regarde bien ce que c’est le gros œuvre : c’est dur, tu vas faire que ça, et tu sais toucher à plus rien. » Parpaing, parpaing, brique, brique… Plus rien. Être maçon, ce n’est pas dire : « Je suis maçon. » Oui, on est maçon, mais il faut savoir montrer aux gens le savoir-faire. Et il y a des maçons qui savent rien faire. Ils ont le nom de maçons, mais ils montrent quoi aux gens ? Rien du tout.

J’essaie aussi de lui faire prendre conscience qu’il doit se protéger. Parce que dans ce métier, on est obligés parfois de porter des poids excessifs. On donne toujours des conseils, sur la façon de prendre les choses correctement, pour ne pas s’abimer. Mon fils est jeune, il a de la force, il peut prendre des choses lourdes. Mais je lui dis : « Calme-toi. Tu vois comment je suis déjà ? » Il faut éviter ça. Faire les choses correctement. Prendre le temps. Il faut respecter un peu aussi notre corps. L’autre jour, on a été décharger une baie vitrée. Moi je la prends avec mon fils, et l’autre, un ouvrier de mon copain, l’a prise tout seul. Je l’ai arrêté, je l’ai laissé la poser, et je lui ai dit : « Écoute, toi tu es en train de faire une sacrée connerie. Je sais que tu es balèze, mais un jour… Pourquoi tu la prends tout seul ? Tu nous attends, on est trois, on la prend à deux ou trois. Pourquoi tu veux montrer que t’es costaud ? » (…) Quand j’avais 30  ans, je prenais tout. Oui, mais je me rendais pas compte. Et les gens, qui avaient la cinquantaine, ils me disaient déjà : « Fais gaffe, tu vas le payer ! Tu vas voir plus tard ! À partir de 40 ans ! » Et ça n’a pas loupé. C’est pour ça que je dis à mon fils : « J’ai eu des conseils… Je n’ai pas écouté. T’es en train de faire la même chose. » Ça sert à rien. Quand même, il se protège un peu. Il met déjà les casques, les masques, quand il coupe quelque chose… Les machines, pareil, il faut faire attention. Je suis pour perdre du temps, pour donner des bons conseils.

Lionel Pinto
Propos recueillis et mis en récit par Audrey Minart


Ce récit a été collecté dans le cadre de la préparation d’un livre Vies de chantier – récits de maitres d’apprentissage, réalisé par la coopérative Dire Le Travail à destination des apprentis des CFA du réseau du CCCA-BTP.

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