Précaires, peu qualifiées, indispensables

Leur rayon de soleil

L’intitulé de notre profession, c’est « aide à domicile ». Moi, étant donné mon BEP sanitaire et social, mon diplôme de secourisme et mon expérience, je suis considérée comme « auxiliaire de vie ». En tout cas, aider quelqu’un à vivre, c’est un vrai métier.

Ça demande beaucoup de polyvalence. Je peux faire simplement des ménages, mais je suis souvent dame de compagnie pour assurer une présence, accompagner des personnes dépendantes pour des courses, voire aide-soignante quand je les aide à se laver, à s’habiller, à se lever de leur lit. Chaque personne a ses petites affaires. Il faut respecter les habitudes et l’intimité de chacun.

Dans la maison, je m’en tiens aux endroits dont on me demande de m’occuper. Il y a des personnes qui ne veulent pas qu’on aille dans leur chambre ou leur bureau. Je ne me permets pas d’ouvrir un placard. Il faut bien respecter ce qui est convenu. Je reste la plus discrète possible, je ne prends pas d’initiatives, par exemple arroser les fleurs ou ranger des affaires. Il faut garder la bonne distance. Je ne change pas les horaires de mon travail, tels qu’ils sont définis par le planning. J’arrive à l’heure dite, même si je peux être en avance. Les gens apprécient la rigueur : le lundi à 13 h, c’est le lundi à 13 h. Ils peuvent me joindre en dehors des horaires pour un besoin particulier, mais c’est très rare, et je préfère ne pas déborder. Parfois, on me demande de faire autre chose en plus du travail, par exemple passer en ville pour poster des lettres, ou ramener du pain. Eh bien non, ce n’est pas dans mon travail. Je ne peux pas me permettre, sur mon temps libre, d’aller chercher du pain. C’est le plus dur pour moi : savoir rester professionnelle, tout en travaillant au domicile des personnes.
Parce que, forcément, il y a des liens qui se créent. Mais il y a des limites à ne pas dépasser : se raconter notre weekend ou nos vacances, éventuellement, mais sans entrer dans l’intimité des personnes. Moi, je ne pose jamais de questions. On peut aussi parler de conseils de jardinage, d’astuces pour détacher un tissu ou repasser un vêtement. Ça m’intéresse tout en restant dans le registre professionnel, pas sur le mode de la confidence. Beaucoup de gens m’appellent par mon prénom. Ça ne me dérange pas, mais je tiens au vouvoiement. Nous ne sommes pas dans une relation amicale. Par exemple, je ne peux pas me permettre d’embrasser les gens. Si c’est l’anniversaire, on fait la bise, ils sont contents. Mais je dois garder mon indépendance, ma vie privée, même si ce n’est pas évident pour moi. Ça n’empêche pas que les relations soient très bonnes. Ils sont habitués à moi, à ce que je vienne, à ma façon de travailler. Moi je connais leur domicile, leur rangement, leurs habitudes, ils n’hésitent pas à me demander des services. Quand je suis en congés, ils ne demandent pas la même chose à la collègue qui va me remplacer. Ce n’est pas de la familiarité, mais il y a quand même une relation particulière.

Il faut dire aussi que je vois beaucoup de monde ! Je circule beaucoup dans la journée, ce qui me convient très bien. J’aime particulièrement le contact avec les personnes âgées. Elles aiment beaucoup raconter leur histoire, leurs souvenirs, et il y en a à dire quand on arrive à 95 ans. Rencontrer tant de personnes différentes est un enrichissement. Depuis 32 ans que je fais ce métier, je trouve que les mentalités ont évolué. Quand j’ai commencé, j’avais 18 ans, les mamies étaient habillées en noir, elles ne voulaient pas trop être lavées, pas trop changées, pas trop belles, je leur faisais des tresses ou des chignons. Elles ne s’intéressaient pas à la télé, elles avaient à peine la radio. Maintenant, on a des gens beaucoup plus ouverts sur le monde. Les dames sont sensibles à leur allure : une belle mise en plis, un peu de maquillage, des habits qui leur plaisent. Les messieurs, c’est pareil, ils sont attentifs à leur apparence, se mettent de l’eau de toilette. Ils s’expriment davantage, ils s’intéressent à l’actualité. Un monsieur m’a demandé ce que c’était qu’Internet. Son fils lui en avait parlé, mais il ne comprenait pas comment ça fonctionnait. Je lui ai montré la météo en direct sur mon téléphone. Il n’en revenait pas, lui qui avait été ingénieur au Proche-Orient, et qui adore faire des recherches. À 92 ans, il voulait demander à son fils de lui procurer un portable ! Beaucoup de gens se mettent à l’informatique à 80 ans passés : « Tiens au fait, je vais avoir un ordinateur et il y a un monsieur qui va me donner un cours… » Ils aiment bien la musique, la danse, la lecture. Un monsieur voulait danser une valse avec moi, on a rigolé, il y a longtemps qu’il n’avait pas dansé. Ils s’intéressent à mes enfants, me demandent ce qu’ils font comme métier.

Nous sommes leur lumière, d’une certaine façon, parce qu’il y a des gens qui ne voient personne. Quand j’arrive, je suis un peu leur rayon de soleil. Il y a des gens qui ne parlent pas de la journée, avec moi ils peuvent discuter un peu. Beaucoup de personnes âgées sont très isolées, sans quelqu’un pour les aider alors qu’elles sont peu autonomes. Ouvrir les volets, se servir un verre d’orange, mettre des chaussures : de petites choses comme ça ne semblent pas grand-chose, mais c’est dur quand on n’y arrive plus. Les personnes sont classées en fonction de leur degré de dépendance : ça s’appelle des GIR (groupes iso-ressources). Quand ils sont GIR1, GIR2, ils sont handicapés, pour ainsi dire. Alors on ne les laisse jamais longtemps complètement seuls. Je passe à 8 h, ma collègue va passer à midi, l’autre à 16 h, et encore le soir pour le repas. Mais ça n’empêche que le temps est long entre deux passages, quand vous êtes seul et que vous avez besoin de quelque chose. Ce qu’il y a de plus difficile pour eux, c’est le silence. C’est ce qu’ils disent : « c’est la solitude qui pèse ». Le fait qu’il n’y a pas un bruit, ne pas pouvoir parler à quelqu’un. Quand ils ont un handicap qui les empêche de se déplacer, c’est pénible. Mais la solitude, c’est le pire.

J’ai eu une dame qui avait décidé de mourir. Elle avait 86 ans. Elle en avait marre de vivre. Chez les personnes âgées, il y a beaucoup de tentatives de suicide, beaucoup de dépressions. Moi, je ne la prenais pas au sérieux. Et puis c’est arrivé. Ça a été très dur parce qu’elle s’était attachée à moi. Elle ne se rappelait plus mon prénom, mais elle avait en tête le jour où je venais : elle m’appelait « la dame du mardi », c’était mignon. Elle ne voulait plus marcher. Elle ne s’est plus lavée, plus nourrie. Ensuite, je venais plusieurs fois par jour, plusieurs jours par semaine pour la stimuler. Parce qu’il y avait quand même des soins infirmiers. Je venais pour lui faire la lecture, faire des jeux de société, essayer de la sortir, pour seconder son mari en quelque sorte. Ça a été très dur pour lui. On essayait de trouver des solutions, voir ce qu’on aurait pu faire pour lui redonner le gout de vivre. Non, elle avait décidé de partir. Elle est décédée le 21 décembre.
Je suis contente de parler de mon travail, c’est un très beau métier. J’ai travaillé chez un monsieur qui était anesthésiste à la clinique et qui était tombé hémiplégique. Il m’a dit : « Vous aurez toujours du travail parce que vous êtes très professionnelle, vous savez travailler ». Pour moi, c’est normal, je ne me rends pas compte de ce que j’apporte aux gens. Je pense toujours à lui, qui est maintenant en maison de retraite. Une dame me dit tout le temps : « Heureusement que vous êtes là, vous nous aidez bien… » Et puis un ancien maire : « C’est un vrai métier que vous avez. Tout le monde n’est pas capable de le faire. Vous avez une vraie valeur. » Ça, ça fait du bien.

Propos recueillis par Pierre Madiot et mis en récit par Patrice Bride