Évènement

Les silences et les paroles des hommes

Rencontre autour du film Au nom de la terre d’Édouard Bergeon

Dans l’entrée du cinéma de Parthenay, femmes et hommes se pressent pour assister à la projection de Au nom de la terre d’Édouard Bergeon. Je dois me frayer un chemin pour arriver jusqu’à Julien Deseuvre, le médiateur culturel, qui m’accueille aujourd’hui pour animer une discussion sur le travail des agriculteurs. La porte du gymnase qui jouxte le cinéma est ouverte afin que tous puissent s’abriter de la pluie. L’achat des places est même interrompu quelques minutes le temps que les spectateurs de la précédente séance libèrent la salle et que les spectateurs du film de Bergeon s’installent. L’affluence est inhabituelle pour une séance de l’après-midi dans ce cinéma des Deux-Sèvres classé art et essais. Certains spectateurs viennent pour la deuxième fois.

Pendant le film, la salle retient son souffle. Edouard Bergeon raconte une histoire qui résonne comme une sirène d’alarme, en terminant son film sur ce constat tragique : « Un agriculteur se suicide chaque jour en France. » Son récit autobiographique a valeur d’exemple. Pierre, le héros du film, incarne violemment ce que « se tuer au travail » veut dire. Le spectateur voit vivre des êtres humains derrière la statistique. Il ne s’agit plus seulement d’un fait de société, mais d’expériences humaines, qui se répètent tragiquement dans notre pays.

Le réalisateur nous parle du travail empêché qui brise la vie. Il en parle, sans désigner de coupables, en montrant des hommes et des femmes qui travaillent ; pas de méchants, dans Au nom de la terre, juste des êtres, qui apparaissent bien impuissants face à des forces qui les dépassent, que ce soit les traditions, l’éducation, les normes européennes ou les comportements des consommateurs ; ces hommes semblent avoir si peu de prises sur leur vie. Chacun agit dans la mesure de sa tâche : la comptable gère les comptes, fait et encaisse des chèques, passe des commandes de lait en poudre, le médecin traite la dépression, le notaire s’occupe des documents administratifs, le banquier octroie une avance de trésorerie… Chacun dépend des autres pour bien faire son travail, et pourtant tous paraissent bien seuls pour assumer leurs décisions et affronter les difficultés.

Edouard Bergeon nous fait surtout entrer dans les bâtiments de ferme, où nous entendons le bruit des machines et tremblons pour les doigts de l’ouvrier agricole lorsque la machine pour distribuer le grain aux poulets tombe en panne. Il nous montre les gestes professionnels avec justesse : mettre la faisselle dans les pots, les pesticides dans l’épandeur, lancer les chevreaux à l’ouvrier qui va les mener à l’abattoir, distribuer le grain aux poulets.

La puissance de l’histoire est toute entière dans le cri du fils, Thomas, face au psychiatre : « Il est malade du travail mon père, vous ne savez pas ce que c’est qu’une ferme. »

Entre ce cri et le silence des hommes, il y a peu de mots dans le film pour dire les maux du travail. La souffrance s’écoule comme l’eau que fixe Pierre sous la douche. Les femmes et les hommes taisent leurs douleurs et leurs difficultés, mais tout leur corps parle pour eux. Ainsi, la signature de l’acte de vente fixe une fois pour toutes l’incompréhension entre les générations dans laquelle le drame se noue ; et le silence du père de Pierre, à la fin du film, devant la tombe de son fils, est magistral et bouleversant.

À l’issue de la projection, je rejoins un groupe de spectateur pour échanger sur le film et pour faire découvrir des textes publiés par la coopérative. Je lis un récit du livre Choisir ses techniques qui raconte ce que le choix d’un robot pour traire les vaches fait au travail de l’éleveur. Les spectateurs qui sont restés ont aussi des histoires à raconter : des vies de paysans d’hier et d’aujourd’hui, des inquiétudes, des questions, des réflexions ; un désir de partager salutaire et rassurant après l’histoire de ce film, une façon de faire reculer l’ignorance dans laquelle nous sommes du travail des autres, une volonté commune de devenir plus libres : libre de travailler et de consommer selon nos valeurs et nos convictions. Ces moments d’échange sont utiles et précieux.

Nathalie Bineau
Membre de la coopérative Dire Le Travail

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