Les gens du rail racontent leur travail

« Les rails, c’est au millimètre près »

Avant de travailler à la maintenance des voies, je n’aurais jamais imaginé que c’était si technique. C’est vraiment au millimètre près. On peut demander un ralentissement de la voie, ou carrément un arrêt des circulations pour un millimètre ! D’ailleurs, avant l’été, on vérifie les écartements entre les barres parce qu’elles peuvent se dilater pendant la saison chaude. L’hiver aussi se prépare, par exemple en creusant sous les aiguilles pour éviter que des amas de neige risquent de les bloquer. J’aime cette variation saisonnière dans mon travail.

Comme ça roule beaucoup pendant la journée, les chantiers se font souvent de nuit, c’est plus simple. En plus de l’éclairage de chantier, on porte des lampes frontales sur le casque. Quand il s’agit de redresser une voie, le matériel est plutôt petit. Mais fixer les rails aux traverses nécessite du matériel lourd comme la tirefonneuse. Il faut se mettre à deux ou trois pour la soulever du charriot.

Dans les brigades de maintenance, nous nous connaissons très bien. Nous pouvons y rester quinze à vingt ans alors que les cadres changent tous les deux ou trois ans. Notre « DPX », le dirigeant de proximité, qui est une femme en l’occurrence, encadre trois brigades avec une trentaine de personnes en tout. Elle coordonne tous les travaux-voies de la gare. Avec elle, ça se passe très bien. J’ai vu passer beaucoup de « DPX » et je peux dire que les relations dépendent énormément des personnes. J’ai vu des imbéciles finis et au contraire des gens qui nous aident. Le cadre, c’est aussi un fusible pour la direction ; il ne peut pas dire non, il ne peut pas dire oui. En général ce sont des jeunes qui connaissent le management et la théorie, mais qui ne connaissent pas encore le métier. Si, par exemple, le référentiel donne trois heures pour changer un rail, ils ne comprennent pas pourquoi on n’a pas pu le faire, parce qu’ils ne savent pas que chaque chantier est différent. Alors que c’est justement cela qui est intéressant, qui rythme notre vie sur la voie. Chaque jour est nouveau : une tournée-voies, une reprise suite à une tournée, un changement de rail, l’encadrement d’une équipe de soudeurs

Une belle journée, ou une belle nuit, c’est un chantier sans accroc, des équipements préparés et apportés à l’avance au pied du chantier, une voie disponible à l’heure prévue.

Une mauvaise journée, c’est quand on est empêchés de travailler correctement parce qu’on nous donne les voies en retard, ou qu’il y a une autre intervention en même temps que notre chantier. On se retrouve par exemple avec une équipe de maintenance des caténaires. Ça passe très bien sur le papier… mais pas forcément sur le terrain.

Une très mauvaise journée, c’est par exemple une journée où on se fait une grosse frayeur. Un jour, j’ai été appelé en astreinte pour une intervention sur une éclisse cassée. Les circulations étaient stoppées, on a changé l’éclisse. Et là, on s’est aperçu qu’il y avait aussi une éclisse cassée sur la voie d’en face. Donc quelqu’un a appelé le poste pour lui demander de nous faire une interdiction de circulation. Le collègue nous a répondu « il y a un train qui passe, et après, normalement, je te donne la voie ». Un train est passé. On a estimé que c’était bon et on y est allés sans attendre l’autorisation du poste. C’est une voie où les trains roulent à 80 km/h et là… on a eu beaucoup de chance. Un train est arrivé, mais il ne roulait qu’à 30 km/h. À 150 mètres de nous, le mécano nous a vus, il a stoppé en arrêt d’urgence et il s’est arrêté au droit du chantier. S’il avait roulé à la vitesse normale, je ne serais plus là. Nous voulions bien faire, rétablir la circulation au plus vite, sauf qu’il y a eu une incompréhension entre le dirigeant qui prenait la voie et le poste, il y a eu une accumulation d’erreurs. De toute manière, nous n’aurions jamais dû mettre les pieds sur la voie sans un accord clair, net et précis de l’aiguilleur. C’était une bêtise. Mais c’est bien aussi, parce que ça remet les pendules à l’heure. Le pire chez nous, c’est de prendre l’habitude du danger. Ce jour-là je me suis fait peur, et la prochaine fois, j’attendrai.

Jean-Philippe, agent de maintenance
Propos recueillis et mis en récit par Christine Depigny-Huet et Jacques Viers, coopérative Dire Le Travail

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