Les gens du rail racontent leur travail

Les cheminots : un savoir-faire collectif

Depuis mon poste d’aiguillage, j’ai à communiquer tous les jours avec les conducteurs que je vois passer dans leurs machines, s’arrêter le temps de la halte en gare de Savenay et repartir… Je ne les rencontrerai probablement jamais. Et je ne peux dialoguer avec eux autrement que par l’intermédiaire des signaux que je ferme ou que j’ouvre pour leur dire « Stop ! » ou « Ça va, tu peux continuer… ». C’est une communication non verbale. Ce n’est que dans les situations perturbées, ou en cas de doute, que j’utilise la radio pour m’adresser à eux ainsi qu’aux agents des autres postes d’aiguillage.

Ce relatif anonymat ne m’empêche pas de ressentir un fort esprit de corps vis-à-vis de mes collègues. Quand il y a des difficultés à surmonter ou des problèmes à résoudre dans la réalisation du travail, on voit le collectif se mettre en œuvre. C’est dans l’adversité et dans la conscience de participer tous à la même mission que se crée la solidarité.

Quand je suis entré à la SNCF, j’étais habité par l’idée selon laquelle on devait tous, sous différents aspects, concourir à faire rouler les trains en toute sécurité, à l’heure et en confort. De là viennent notre sentiment d’appartenance et notre fierté lorsque nous avons accompli notre tâche. À l’inverse, cela nous pèse de voir les voyageurs debout, de ne pas être en mesure de respecter les horaires, de devoir supprimer des trains à cause de dysfonctionnements internes ; bref, de ne pas pouvoir remplir notre mission de façon correcte. Cela provoque chez nous beaucoup d’amertume. Et cette amertume se transforme en colère quand on fait peser la faute sur les cheminots qui constatent que le chemin de fer, à l’histoire duquel ils ont été associés, trahit cette mission. Traditionnellement, ce sont les anciens qui, après l’école SNCF, sont chargés de parfaire la formation des plus jeunes sur les chantiers, dans les ateliers, dans les gares, sur les lignes. C’est une formation qui se complète sur le terrain et qui est prodiguée par les agents qui ont l’expérience du site, du chantier ou de l’atelier. C’est une chose qui se fait naturellement et c’est une mission qui est reconnue. Le devoir de chaque cheminot dans les gares et dans les trains, c’est d’encadrer le nouvel arrivant, de former, en quelque sorte, son futur remplaçant… C’est moins une question de technique que de savoir-faire collectif.

Or, on constate que la priorité qui a été mise sur les lignes à grande vitesse a créé une fracture entre les services qui gèrent le fret, les TER et les TGV. Cela a créé un déséquilibre en faveur de prestations « commerciales » au service des gens pressés et aisés, au détriment de la desserte des territoires. Il y a une hiérarchie entre les trains de prestige et des trains de seconde ou de troisième catégorie. Dans mon poste d’aiguillage, je dois donc donner la priorité au TGV même si aucun impératif de vitesse ou de sécurité ne m’y contraint.

Pourtant, les cheminots ont été fiers de la réalisation d’une technologie de pointe qui apparaissait comme l’image de marque de notre pays. Et ce d’autant plus que la conception de ce train du futur était le résultat d’un travail commun entre les techniciens qui fabriquent les machines et les cheminots. Maintenant, on voit bien que produire un super bel engin, un nouveau TGV, va faire la fierté des gens d’Alstom ou de Bombardier, mais plus du tout celle du cheminot qui va juste se contenter de l’utiliser comme n’importe quel autre outil.

Les cheminots se sentent fondamentalement appartenir à une entreprise d’État qui se reconnaissait dans un projet commun : faire rouler des trains. C’est une multitude de métiers dont la totalité constitue une énorme richesse de connaissances et de responsabilités. C’est aussi bien le guichetier que l’agent qui travaille dans les bureaux et qui participe à la conception ou à l’organisation du transport. C’est l’agent qui, comme moi, gère la circulation des trains au nœud ferroviaire de Savenay. C’est celui qui est sur la voie ou qui travaille sur les caténaires, ou encore celui qui est présent dans le train comme conducteur ou comme contrôleur.

Le seul privilège que les cheminots revendiquent, c’est d’avoir la possibilité d’exercer leur métier par conviction, et non pas parce qu’il faut bien trouver un boulot pour se nourrir ; c’est de considérer leur travail comme une activité dans laquelle ils veulent mettre du sens.

Damien, agent de circulation à la gare de Savenay
Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot, coopérative Dire Le Travail


À retrouver demain matin : « Sixième sens », récit d’Antoine, vendeur en gare.

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