Les gens du rail racontent leur travail

Le roulement fait la vie

Je viens de faire trois nuits de suite : samedi, dimanche, lundi. Généralement, les nuits, j’ai une charge de travail qui m’est attribuée. Donc je connais mes trains, mes horaires, mes départs, mes arrivées. Sauf que, pendant la période de grève, les trains ne circulent pas comme d’habitude. Du coup, on est dispo. On est simplement commandé par téléphone, au coup par coup, s’il y a un train à faire rouler. Quand je suis en dispo, j’attends à la Gare de l’Est dans ce qu’on appelle la « salle des pas perdus ». Ce n’est pas un hébergement. C’est simplement un endroit où tu as un canapé, une télé, une machine à café, une table, des chaises… On passe la nuit comme ça.

Sur le réseau, les conducteurs sont TA ou TB : TB, tu conduis des trains avec voyageurs ; TA, tu conduis les mêmes trains, mais sans les voyageurs. Moi, je suis TA : j’achemine les RER entre Paris et Vaires-sur-Marne, depuis les ateliers ou les grands chantiers où on les entretient, les répare, les nettoie, jusqu’à leur gare de départ ou inversement.

Quand on crée une « marche », c’est-à-dire un train qui, au départ, n’est pas prévu, il faut que l’agent qui me fournit le travail le prépare, qu’il monte toute la partie administrative pour que le train puisse rouler. Il commande un horaire, il commande les voies, il commande les postes pour leur expliquer qu’il va y avoir un train qui va s’appeler « tel numéro », qui va passer sur cette voie à telle heure. Quand je suis en dispo, il m’appelle et me dit : « Je prépare un train pour toi ». Une demi-heure après, quand il a passé toutes les étapes requises, il me donne une charge de travail avec l’horaire, le train, la circulation, le point A, le point B.

Mais tu ne prends pas un train et… « vas-y ! ». Si je décide de démarrer le train, c’est que j’ai l’autorisation de circuler. Et puis, avant de partir, il y a les freins à faire. Avec les automotrices, tu peux les vérifier depuis ta cabine. Mais, avec les autres machines, il faut être deux. Ça peut prendre une demi-heure. Ensuite, je conduis le train jusqu’à son dépôt ou à sa gare. En général, ce sont des trajets d’une demi-heure à trois quarts d’heure. Puis je suis rapatrié par le réseau normal, comme un voyageur. Mais si on m’a envoyé à 3 h du matin à Vaires-sur-Marne et qu’on a besoin de moi à Noisy, je prendrai un taxi. Il n’y a pas le choix.

Je ne fais pas beaucoup de nuits : trois ou quatre tous les deux mois. En fait, le roulement que j’ai choisi actuellement correspond assez bien à la vie familiale : pas trop de nuits, pas trop de soirées au travail, et beaucoup de weekends à la maison. La charge de travail en Île-de-France n’est pas la même qu’en voyageurs TGV. Avec un TGV, le coup de bourre va du vendredi au lundi, car les gens partent en weekend. L’Ile-de-France, c’est l’inverse. On travaille beaucoup du lundi au vendredi, mais les weekends, il y a moins de RER.

En fait, j’ai choisi d’être TA pour les horaires. Dans mon cas, c’est un choix purement personnel, sans même parler de famille. Un conducteur TB commence souvent à 3 ou 4 h du matin. Avec le premier horaire, il va finir à 10 h. Il peut repartir à 19 h et finir à 22 ou 23 h. Il peut faire des extrêmes en matinée et enchainer sur des extrêmes en soirée. C’est beaucoup plus désorganisé pour la vie de famille et le temps de sommeil. Quand tu dois te lever à 3 h du matin, dans l’idéal, il faudrait te coucher à 8 ou 9 h. Tu vois la difficulté ! Et avec le roulement Grande ligne ou le roulement TGV, il y a en plus les « découchés ». Comme je suis maintenant un des plus anciens, on m’a proposé d’intégrer le roulement TGV. J’aurais gagné plus d’argent. Mais j’ai vu qu’ils travaillent tous les weekends et beaucoup de soirées. J’ai dit « non ». Voilà.

Il y a beaucoup de divorces, quand même, chez les conducteurs. Mon père était cheminot et ma mère ne travaillait pas. Avec les horaires de mon père, s’il avait fallu qu’elle travaille, ils ne se seraient pas vus souvent. C’est un peu ce que j’ai fait avec Nicole, ma femme, parce qu’elle travaille. Mais, même avec ce roulement, nos horaires ne correspondent pas vraiment. Si je faisais TB, ce serait encore plus compliqué. Pourtant, les TB sont mieux rémunérés ; ils ont plus de repos pendant l’année ; ils ont moins d’heures travaillées dans une journée. La veille de repos, ils ne peuvent pas finir après 19 h alors que moi, je peux travailler jusqu’à 23 h 59. Ça leur garantit le soir à la maison et les deux repos qui suivent. Ils ont quand même ces compensations-là.

Pierre, conducteur TA, Ile-de-France Est
Propos recueillis et mis en récit par Michel Forestier, coopérative Dire Le Travail

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