Les gens du rail racontent leur travail

La tablette à tout faire

Attendez, je vais vous montrer un roulement sur ma tablette. Comme ça, vous allez comprendre comment ça marche. C’est un iPad fourni par la SNCF. Ça permet d’avoir une communication beaucoup plus rapide qu’à une certaine époque. Avant, ça se passait par courrier, par un petit casier, une boite aux lettres à ton nom. Dedans, tous les jours ils te balançaient le courrier et le règlement, les travaux qu’il y a sur les voies, etc. Maintenant, beaucoup de choses passent par l’iPad.

Bon. Mais là j’ai un problème avec parce que la prise d’alimentation est pétée, donc je ne peux plus la recharger. Je vis sur les 15 % qui restent. C’est un iPad avec la 4G ; il est très bien. On a eu une formation d’une journée pour apprendre à l’utiliser. On nous a aussi donné un téléphone pour être joignable facilement, plus rapidement, pendant les heures de service. Avant, il fallait être dans notre local, la Salle des pas perdus, à la Gare de l’Est pour avoir le téléphone, ou alors à la gare de Noisy. Mais on n’y était pas forcément facile à joindre. Donc il fallait que le mec qui te donne le travail attende que tu sois revenu Gare de l’Est pour te dire éventuellement : « Ah, au fait il faut que tu remontes à Noisy ». Vous voyez le temps perdu. Donc maintenant, il y a le téléphone portable.

L’iPad a permis de rassembler beaucoup de documents. Tout ce que tu pouvais avoir en papier, maintenant, c’est sur la tablette. Les mises à jour sont faciles à faire. Ils appuient sur un bouton et, grâce à ça, ils inondent tous les agents. Avant, il fallait des facteurs pour distribuer le courrier dans nos boites aux lettres ; ça pouvait être des agents en « service doux » qui étaient descendus de machine ou qui avaient un problème de santé.

Pour un conducteur, une journée de service, c’est la tranche horaire pendant laquelle il va travailler et qui décrit son programme d’activité. Je vais vous en montrer une sur ma tablette que je vais bientôt avoir à faire : 22 h 59 prise de service premier train ; 23 h 33 arrivée à Noisy ; 23 h 54, taxi pour redescendre à Paris-Est ; ensuite, réserve ; ça, c’est la disponibilité. Ensuite à nouveau un taxi, etc., jusqu’à la fin du service à 6 h 12.

Là, on ne peut pas le voir sur ma tablette, car elle ne va pas aussi loin, mais mon roulement est programmé jusqu’en juin, c’est-à-dire jusqu’au changement de service qui a lieu en juillet. Chaque journée est différente. Là, vous voyez : Paris Est 15 h 53, marche à pied depuis la Salle des pas perdus pour rejoindre Magenta où je dois prendre le RER pour Pantin. C’est prérempli. Tout est calculé dans ma journée : mes temps de conduite, mais aussi mon temps de marche à pied ou le temps de transport quand je monte en voyageur. Il y a parfois des litiges entre les syndicats et la direction quand il y a un changement dans les roulements ou dans la composition des journées et qu’ils s’aperçoivent qu’elle essaye de gratter un petit peu…

Ce que vous voyez maintenant sur l’écran, c’est mon BS, le Bulletin de service. En fait, c’est ma fiche de paye. Chaque fois que je fais une journée, je déclare tout ce que j’ai fait, puis je le valide. C’est à partir de ça que ma paye est calculée. Chaque chose dedans a son importance : si je conduis un train, je suis payé à un tarif qui tient compte des kilomètres parcourus ; si je suis en dispo, en réserve, je vais être payé sur un autre tarif horaire ; si je prends le taxi, ce sera tant, etc. Tout ce que je fais a un prix différent. C’est un peu comme si j’étais prestataire, comme si j’avais un service à donner à la SNCF et que je valais tant par kilomètre parcouru. Quand j’ai fini de remplir un BS, je le signe, car il a une valeur juridique.

La SNCF a donné un iPad à tous les agents de conduite de la Gare de l’Est. Du coup, il y a quelqu’un qui est chargé de la logistique des tablettes, car ça représente du boulot, 400 iPad qui se promènent avec des mecs qui ont des problèmes comme moi : « Il ne marche plus… La batterie est morte… Je n’arrive pas à le faire démarrer… » Au début d’ailleurs, il y avait des anciens qui n’en voulaient pas : « C’est quoi, cette merde ? » Ils ne voulaient pas changer leur façon de travailler. Mais l’histoire aussi, c’est qu’elle a supprimé plein de postes administratifs. Avant, les BS, on les remplissait sur papier. On les a toujours d’ailleurs, car si ta tablette ne fonctionne pas, tes journées tu les remplis avec. Les BS papier étaient traités dans les bureaux. Là, tout était repris. Le travail des agents, là-bas, consistait à regarder si la déclaration correspondait bien à la journée, à voir si c’était bien rempli, si tu n’avais pas oublié de signer. Après, ils passaient ça dans une machine pour le scanner. Tout ça devait être fait pour établir les payes à la fin du mois. La tablette a remplacé tout ça.

Maintenant, je remplis mon BS sur l’iPad et je l’envoie. Et là : bing !… « Envoi échoué » ? Ah, oui, c’est parce que je viens de changer mon mot de passe. Ils nous obligent à le changer régulièrement. Cette fois-ci, ça y est : « BS rendu ». Ma journée est partie dans les bureaux.

Ça a supprimé pas mal de monde, mais pour moi, c’est plus pratique. C’est prérempli. En journée, je fais un train, je le note. Ça va vraiment plus vite et c’est plus facile à gérer. Tu n’es pas obligé de mettre ça dans la boite aux lettres, de repasser, de faire tout un circuit… Ça a shunté beaucoup de choses. Et puis, dans la tablette, tu as aussi tous les documents utiles aux conducteurs par exemple les livrets de ligne ; tout ce que tu as besoin de savoir si tu as un doute : les vitesses limites, les conditions particulières de tractions, de freinage, les plans de voies, le nom des voies… Tout est repris et des documents comme ça, il y en a un paquet !

Il y a aussi, dessus, la « Préparation mission ». Quand tu roules, tu mets ta tablette sur ton poste de conduite. Elle va te donner les voies et tout ce qu’il est nécessaire de savoir. C’est une aide à la conduite qui va interagir avec le déplacement grâce à la géolocalisation. Ça aussi, c’est tout nouveau. Vous voyez, c’est positif, même si ça te dégage de beaucoup de choses à faire. Ça te concentre sur la conduite. Moi, je trouve ça bien.

Pierre, conducteur TA, Ile-de-France Est
Propos recueillis et mis en récit par Michel Forestier, coopérative Dire Le Travail 

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