Des récits du travail

La météo des villages

Michel Evain s’occupe d’une station météo automatique implantée au village de Saillé, dans les marais salants du bassin de Guérande. Prévoir le temps est primordial pour gérer au mieux des travaux du marais. Mais l’on se rend compte que les mesures rationnelles garanties par la rigueur de la science ne font souvent que confirmer ce que les savoirs intuitifs des anciens permettent de percevoir…

Si le premier regard du paludier, quand il se réveille le matin, est en principe pour son conjoint, le second est pour le baromètre, car c’est l’instrument qui mesure les anticyclones ou les dépressions et qui donne une idée de la direction d’où vont venir les vents. Lorsqu’une dépression arrive en même temps qu’une des deux grandes marées du mois, je me dis comme tous les paludiers : « Voilà quinze jours de perdus. » Parce que, dans ces cas-là, c’est extrêmement rare que la dépression soit isolée. Le baromètre va certes remonter, le soleil va refaire son apparition, mais, un jour ou deux après, il y en a une autre qui suit, et puis encore une autre. Elles se succèdent ainsi en s’atténuant jusqu’à disparaitre.

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Pour nous autres paludiers, cette dépression qui arrive avec la marée est une « mauvaise marée » puisqu’il n’y aura pas de sel pendant deux semaines. À l’inverse, quand l’anticyclone s’installe, c’est au moins pour une dizaine de journées. Ce sera une « bonne marée ». Les météorologues, eux, parlent de marée barométrique, mais c’est un tout autre phénomène lié aux variations de la pression que l’atmosphère fait peser sur la surface de la mer.

Les paludiers ont beaucoup de « paraboles », comme ils disent, pour prédire le temps. Il y en a une très étrange intitulée « les épis du mois », selon laquelle le temps qu’il fait les six derniers jours de décembre représente celui des six premiers mois de l’année qui va commencer, alors que les six premiers jours de la nouvelle année en représenteraient les six derniers mois. Ça ne repose sur rien, et pourtant, j’ai pu constater que c’est ce qui s’est encore passé cette année, comme cela s’est vérifié aussi plus ou moins depuis des décennies. Il a beau n’y avoir aucun fondement scientifique à cette prédiction, je suis bien obligé de reconnaitre qu’elle fonctionne souvent… En tout cas, ça marche mieux que cette coutume qui veut que, le jour des Rameaux, au moment où les cloches sonnent, on regarde où souffle le vent parce que ce sera le vent dominant de l’année. On peut regarder autant qu’on veut, ça ne marche jamais.

C’est à force d’entendre les « paraboles » de mon grand-père auxquelles je ne trouvais aucune explication rationnelle que je me suis intéressé à la météo. Dans le cadre de l’association La Maison des paludiers, j’ai installé une première station météo à Saillé, près de Guérande, en 1994. Depuis, le matériel a été renouvelé, mis aux normes européennes et relié directement à Météo France-Nantes, qui reçoit automatiquement les données toutes les vingt minutes. Ainsi, je suis régulièrement en relation avec les experts en météorologie pour qui je gère bénévolement cette station automatique, qui appartient conjointement à La Maison des paludiers, à la communauté de communes et à Météo France.

Je ne suis pas météorologue. Ça ne m’empêche pas, tous les ans, de rassembler les données de base qui concernent ma station et que Nantes me renvoie. J’y dresse un bilan des températures, de la direction et de la force du vent, de l’ensoleillement, du rayonnement et de la pluviométrie qui ont été observés mois après mois. Cette petite lettre d’informations est distribuée par courriel à qui veut bien la recevoir. C’est un travail modeste, mais qui dit quand même des choses importantes pour les gens du coin.

Justement, en ce moment, il y a pas mal de paludiers qui viennent me voir parce que nous arrivons à la période cruciale de la Saint-Jean. Dans le monde agricole, c’est une date référence. Dans le marais, on dit : « À la Saint-Jean, même si le sel n’est pas dedans, il faut décharger. » Le déchargeage, c’est la dernière opération de préparation avant de faire entrer la saumure dans les cristallisoirs. Ces jours-ci, les paludiers s’interrogent beaucoup parce qu’on a une faible chaleur et une succession de pluies orageuses. Ils se demandent s’ils doivent se lancer ou pas. S’ils déchargent trop vite, il y a des gaz qui s’échappent à travers les argiles et qui font qu’une petite drapelure se forme sur les fonds qui ont un peu séché. Ça fait comme une sorte de toile d’araignée qui salit le sel. C’est pour ça qu’il faut attendre le moins possible entre le déchargeage et la prise du premier sel. Mais on est le 20 juin, les paludiers ne travailleront pas aujourd’hui parce qu’il pleut. C’est la période qui veut ça. Et les perspectives ne sont pas très bonnes. On sent même une année orageuse, avec une alternance de pluie et de temps gris. De temps en temps, il y aura un rayon de soleil qui sera très fort, mais la grisaille et la pluie risquent de dominer. Je ne pense pas que 2016 soit une grande année paludière.

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Pour faire cette estimation, je me rapporte aux observations traditionnelles que mon grand-père m’a apprises, mais je m’appuie surtout sur les données que la station rassemble grâce aux cinq capteurs qui vont définir trente ou quarante critères. Ces derniers vont s’ajouter à ceux collectés par les 550 autres stations comme la nôtre réparties sur le territoire, et permettre aux spécialistes de Toulouse d’élaborer une prévision météorologique à l’échelle de la France.

Parmi les différents capteurs qu’on a ici à Saillé, il y en a un qui mesure à la fois l’ensoleillement et le rayonnement. L’ensoleillement, c’est le critère favori des offices de tourisme qui disent : « À Guérande, il y a 2100 heures d’ensoleillement par an. » C’est bien de dire ça, c’est vrai. Mais une heure de soleil en janvier ne dégage pas la même énergie qu’une heure du soleil de juillet. En relevant le rayonnement, on mesure alors une énergie qui, en physique, s’exprime en joules (newtons par mètre). C’est ce capteur-là qui nous intéresse parce que c’est lui qui va nous dire s’il y a suffisamment d’énergie pour pouvoir provoquer l’évaporation dont dépend la cristallisation du sel.

L’autre facteur d’évaporation, beaucoup moins évident pour le commun des mortels, c’est le vent. Le grand-père disait : « Voilà les vents solaires, c’est excellent pour le marais ! » Le vent solaire c’est un vent qui s’est levé à l’est et puis qui change au cours de la journée, si bien que, le soir, il est à l’ouest. On l’appelle comme ça par association d’idées parce qu’il semble tourner avec le soleil. En réalité, c’est ce que les météorologues appellent la « brise de mer ». Ça vient tout simplement du fait que, par beau temps, la différence de capacité qu’ont la terre et la mer à se réchauffer et à conserver la chaleur fait varier la pression et donc la direction des vents. La brise de mer qui se lève en fin d’après-midi dégage le ciel et aide à l’évaporation. La nuit, c’est l’inverse, on a une brise de terre.

Pour marier des anions de chlore avec des cations de sodium et obtenir des cristaux de chlorure de sodium, le paludier doit enlever l’eau qui va passer de l’état liquide à l’état gazeux sous l’effet de l’énergie solaire et de l’énergie éolienne. Les gens comprennent très bien qu’un vent d’est va provoquer une évaporation supérieure à un vent d’ouest qui vient de faire 4000 km au-dessus l’océan où il s’est chargé d’humidité. Mais il y a aussi la vitesse du vent. Les anciens paludiers qui ignoraient tout de l’hygrométrie disaient : « les vents mous ne prennent pas l’eau ». Ils avaient compris que les vents de sud, qui ont une vitesse faible et un gradient hygrométrique plutôt faible également, sont inaptes à faire du sel parce que l’air qui stagne à la surface de l’eau est saturé en humidité. Les gens sont tout étonnés que, sous un beau soleil, les paludiers ne travaillent pas. Comme les touristes qui trouvent alors le temps « lourd », les paludiers voudraient bien que les cristaux de sel apparaissent. Mais rien ne se passe, les conditions ne le permettent pas.

Il faut donc savoir croiser les indices du temps et les données de la station météo. Je m’en tiens à ça. Parfois, pourtant, ce travail d’analyse m’amène bien loin des préoccupations immédiates du métier de paludier. L’année dernière, des scientifiques russes sont venus ici observer un phénomène très particulier qu’on appelle les « ronds de sorcière » et qui semble en partie lié aux conditions climatiques. Il s’agit de ronds qui apparaissent en milieu de saison, dans les derniers bassins avant les cristallisoirs, lorsque l’eau titre au minimum cent grammes de sel par litre. Ce sont des petites bêtes mystérieuses, que personne ne connait encore aujourd’hui, qui dessinent des ronds concentriques de 40 à 50 cm de diamètre sur la surface du fond argileux. Il semble que ces structures, qui n’existent nulle part ailleurs sur la planète, soient formées par des cyanobactéries qui nous font remonter prodigieusement loin dans le temps, à une époque où, il y a 550 millions d’années, dans des conditions parfois extrêmes, se développaient toutes sortes de formes de vie sur la terre. Et puis ces « ronds de sorcière » disparaissent aussi soudainement qu’ils étaient apparus.

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Cela intéresse beaucoup les scientifiques. Après les Russes, des chercheurs de Caen se sont mis sur l’affaire et m’ont interrogé tout l’hiver sur les suivis des températures afin de rassembler des pistes qui permettraient de comprendre le pourquoi du comment. On va se voir cet été… C’est une autre facette de mon activité de paludier et de gérant de la station météo.

C’est comme ça que, jour après jour, saison après saison, tout en gardant un œil sur mes salines, un œil sur le ciel et sur les instruments de la station météo, j’entends toujours mon grand-père proférer ses « paraboles » tandis que les météorologues raisonnent à l’échelle de la planète et que les scientifiques russes me parlent des temps originels.

Chaque saline, comme certainement tous les endroits où les hommes travaillent, est un peu le centre du monde…

Michel Evain
Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot


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