Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 8

Vendredi 20 mars

Hier soir, j’ai écrit aux membres du Comité de rédaction de la Revue française de service social : notre prochaine réunion aura lieu samedi 28 mars, par téléphone compte tenu du confinement. J’avais relu l’ordre du jour et j’avais pu y lire que les propositions d’appels à auteurs n’étaient pas pléthore. Le temps donnant du temps, j’en profiterais pour coordonner un prochain numéro.

Ce sera la première fois pour cette revue, dont j’ai intégré le comité de rédaction l’été dernier seulement. J’avais encore au ventre la peur du vide, sachant que j’allais perdre mon emploi. J’ai préféré opter pour une activité bénévole que me retrouver avec la sensation d’une perte d’utilité sociale. De plus, j’avais déjà pratiqué ce genre de fonction pour une autre revue du travail social dans ma profession antérieure. J’avais aimé. Et je crois que j’avais été compétente.

Je transmets donc au groupe le premier jet de ce qui pourrait préfigurer un appel à auteur, mais pas que ! J’en profite pour lui suggérer que nous mettions en place un dispositif de recueil de pratiques du service social en situation de confinement : qu’on me pardonne, j’ai un peu piqué l’idée de Dire Le Travail ou plutôt j’en ai proposé une version spécialisée. Comment travaillent les assistants sociaux qui sont obligés de se rendre sur leur lieu de pratique ? Qui peuvent-ils y voir encore, du reste ? Tiennent-ils seulement des permanences téléphoniques ? Profitent-ils du temps retrouvé pour mettre à jour leurs dossiers ? Certains, comme mon amie, sont-ils en astreinte ? Comment, dans ce cas, se partage le temps entre vie privée et vie de travailleur ? D’autres sont-ils placés en télétravail ? Et comment, concrètement, s’y prennent-ils ?

Le lendemain matin, c’est-à-dire aujourd’hui, jour 4 du confinement, les réponses du Comité de rédaction sont toutes positives, et pour étudier mon appel à auteur et pour étudier la proposition d’un numéro spécial (et urgent, peut-être faudra-t-il qu’il devance un numéro prévu de longue date) sur le travail social en mode coronavirus.

Pour meubler la longue journée qui commence, je me mets en quête d’une liste d’éditeurs qui acceptent de publier les autobiographies. Une de mes biographies est finie (la première !) et mon client espère pouvoir l’éditer. Il a contacté une vingtaine d’éditeurs et n’a pour le moment qu’une réponse, négative. Les autres, il les a laissés de côté : ils exigent une version papier du manuscrit et cela représente un cout non négligeable. Je lance donc une recherche grâce à notre ami Google en espérant dénicher quelques adresses qu’il n’aurait pas trouvées lui-même et je lui en adresse le compte-rendu.

Je fais valider mes deux interviews d’hier et je les mets à la première personne du singulier après un échange avec une autre abeille matinale. Mais je les garde par-devers moi pour l’instant : je souhaiterais réinterroger les personnes dans 8 ou 15 jours, si le confinement se prolonge, pour appréhender la lassitude que la situation provoque ou pour constater la saine adaptation qu’elle suscite. Et puis, je compte aussi interviewer leurs conjoints, voire un de leurs enfants, pour pouvoir brosser un portrait familial du travail confiné.

Autre nouveauté pour moi : j’ai téléchargé hier l’application Whatsapp et je fais désormais partie du groupe qui prépare l’ouvrage sur la souffrance au travail. Il se nomme : Les potes dépressives ! L’une d’entre nous nous avait avoué un jour que c’était de cette manière qu’elle parlait de nous à ses proches. On avait beaucoup ri et on avait adopté ce nom. Pour le moment, seuls des échanges interpersonnels et ludiques ont eu lieu. Mais l’outil pourra être précieux demain si le confinement se prolonge, ce que les médias semblent avoir déjà acté. Ma fille me l’a écrit tôt ce matin et j’en ai eu confirmation en allumant la télé pendant le petit-déjeuner. Elle m’a demandé comment j’allais tenir sans voir mes deux petits-fils. Attendre les nouvelles, patienter, les voir par téléphone ou ordinateur interposé, recevoir des photos… je piaffe, pour voler l’expression à ma vieille dame !

Bref, je contacte mes potes dépressives par Whatsapp et leur rappelle que j’attends leurs récits pour l’ouvrage à paraitre. Je travaille une bonne partie de la journée sur le récit poignant de Laurence et je peaufine celui de Lucie. Soazic me fait part de son impossibilité à me transférer son texte : elle n’a pas d’ordinateur chez elle. Les autres se taisent. Confinement ou pas, écrire sa douleur reste une énorme tâche.

Lorsque je leur propose de leur transmettre l’appel à contribution de Dire Le Travail, je n’obtiens qu’un retour : Lucie, pourtant une des plus actives d’entre nous, m’interroge. Elle ne travaille pas depuis qu’elle est en arrêt de travail pour burn-out. Elle pense qu’elle ne rentre pas dans les critères pour témoigner. Je la convaincs que l’acception du mot travail est large dans l’esprit de la coopérative : plus que jamais, le confinement donne une valeur aux tâches domestiques et en particulier à la garde des enfants. Comme ma fille un peu plus tôt, elle a pété les plombs. Non contente de vouloir assurer trois heures de cours à ses enfants ce matin, elle a proposé à une voisine d’accueillir les siens. J’espère qu’elle apportera son témoignage. Comme l’a fait Nathalie, une ancienne collègue. Son texte est frais, à son image. J’aurai ce soir dans mon escarcelle, en plus du texte de Natralie, trois interviews déjà. Les transcriptions et l’écriture sont faites. Reste à les valider. Ce sera fait d’ici demain au plus tard.

J’observe un phénomène nouveau : notre rythme change. Je reste dans mon lit-bureau toute la matinée et je ne passe à la douche que lorsque l’heure du déjeuner approche. Et c’est comme ça depuis trois jours. Mon compagnon fait mieux : aujourd’hui, il est resté en peignoir toute la journée !!! Je lui ai dit que c’était un tue-l’amour. Le confinement ou la fin du couple ? Bref, tout est décalé : on est habillé à midi (quand on s’habille), on déjeune à 13 h 30, on fait la pause-gouter (ah oui parce qu’il y a désormais la pause-gouter, je ne vous l’avais pas dit peut-être ?) à 17 h 30 et on dine à pas d’heure, précipitamment, pour ne pas rater le début du film. Canal + a eu pitié des confinés et a mis ses programmes en clair alors on en profite. Razzia sur les films ! On visionne et on enregistre !

Je finis la journée en essayant d’organiser une conversation par Skype demain après-midi avec une autre de mes anciennes collègues qui souhaite elle aussi me confier le récit de sa vie. Sa vie depuis quelques années, c’est la vie avec une maladie mentale, la bipolarité.

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

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