Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 58

Samedi 9 mai

Il est 4h50 lorsque je t’exhume, journal, témoin de mes colères, de mes espoirs, de mes lassitudes, de mes petites joies. J’ai envoyé un dernier texto à 23h54 à une amie qui me souhaitait bonne nuit et j’ai émergé avant 4 heures. Comme souvent, j’ai échoué à me rendormir.

Je m’étais réveillée en nage, la sueur dégoulinant sous la poitrine, alors une heure plus tard j’ai tout de même décidé de reprendre ma température : 37 tout rond. Peut-être la fièvre s’amuse-t-elle à faire le yoyo ? En posant ma lentille gauche sur l’œil, la sensation de sable et les picotements sous ma paupière du bas reprennent immédiatement. Le ventre est toujours douloureux. Les plaques rouges, en revanche, semblent avoir disparu. Ça va, ça vient…

Aude m’a enfin envoyé son récit. Je l’ai parcouru avant de me coucher. Il fait partie des textes les plus longs, mais ne déséquilibrera pas l’ensemble. Il prend très rapidement sa place dans le manuscrit. Il ne manque plus que les dessins d’Anne-Marie. Encore que… après le sien et le mien, je reçois celui de Laurence, un soldat dont la marche militaire est rythmée par une pendule, symbole du temps après lequel elle a couru à s’épuiser. Tic, tac… l’heure tourne, bon petit soldat, tu dois répondre aux clients, finir tes dossiers de financement, vendre une assurance !!!

Je sais qu’Anne-Marie continue à y travailler : une infirmière pour Lucie, un ascenseur pour Soazic, quelque chose qui parle de la couture pour Aude, de la religion pour Valérie. Ce serait parfait si je recevais les illustrations aujourd’hui. Je pourrais envoyer les 150 000 signes du manuscrit à mes six partenaires. Je ne renonce pas à animer la visioconférence de mardi matin avec un petit remontant. Non, pas ce que vous croyez, mais un comprimé effervescent d’Efferalgan, une gélule de Météospasmyl… Ce n’est plus guère du métier de biographe dont je vous parle, mais de celui de pharmacien.

Je pars en avance à mon rendez-vous de prélèvement. Un petit chapiteau est dressé dans la cour de la clinique. Trois jeunes à l’intérieur. Ils hèlent une dame qui passe. Je comprends à leurs mots qu’ils constituent l’unité en charge des tests PCR. La dame repart d’où elle venait, « c’est derrière vous Madame ». Un cordon me tient à distance alors je décline mon nom et l’heure de mon rendez-vous de loin. Ils attendent le chaland qui passe, sont contents d’en avoir attrapé un. Un jeune infirmier passe une chaise en plastique bleu au-dessus du cordon, me demande de m’y assoir, de rester la tête droite. Il me plante l’écouvillon dans chaque narine, tourne un peu puis dépose le coton-tige dans un tube. Ce n’est pas douloureux, et quand bien même…

L’après-midi est calme, comme chaque jour depuis le 17 mars. En dépit de l’attente du résultat (ou peut-être à cause d’elle), je pars faire une promenade salvatrice que la fièvre et les douleurs m’avaient interdite pendant deux jours. Stéphane ne vient pas « tuer sa phlébite » avec moi aujourd’hui. Peut-être que le rythme de retraitée que j’avais adopté bien malgré moi depuis 48h était en réalité une aubaine pour lui…

Je reçois régulièrement les dessins d’Anne-Marie jusqu’à la fin de la journée et, à 22h, le manuscrit est prêt. Une heure plus tôt, Marc a pris de mes nouvelles, ponctuant mon « allo » de réception par un « ahhhhh, heureux de t’entendre ! ». Son épouse poursuit la relecture, me dit que le texte est très bien, qu’elle est heureuse d’apprendre que je me sens mieux.

Le travail est moins dense depuis quelques jours, comme si mes « partenaires » se disaient qu’à quelques heures du (presque) retour à la normale, il était superfétatoire de prévoir des réunions ou de transmettre des documents, que nous pourrions organiser de visu.

22h : un courriel arrive sur ma messagerie. « Vous pouvez consulter vos résultats en créant un compte sur notre site. »

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

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