Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 57

Vendredi 8 mai

Mon journal de bord, je n’ai pas eu le courage de te compléter hier au soir. Ayant dormi deux heures la veille, et ayant encore de la fièvre, je dirais que j’étais vautrée devant le film Pearl Harbor plutôt que de prétendre que je le regardais. De plus, comme mes jambes n’avaient pas apprécié du tout que je ne bouge pas de la journée, mes impatiences se manifestaient à intervalles réguliers et je devais faire le tour de la pièce de vie avant de pouvoir me laisser glisser sur le canapé, tel un phoque échoué sur la plage.

Et pourtant, j’ai eu un coup de fil de Marc et de sa femme dans la soirée. Il m’a passé son épouse très vite, après m’avoir asséné le « Bonsoir Coco » tonitruant d’un homme plantureux et chaleureux. Elle m’a signalé les quelques précisions qu’elle avait cru bon d’ajouter, a été surprise que je les aie déjà corrigées, a ri quand je lui ai dit l’expression que j’avais choisie à propos d’une anecdote un peu croustillante, m’a dit de prendre soin de moi et qu’elle me rappellerait. Elle s’est excusée de son silence, avait eu du travail pour son cabinet d’architecture.

Je n’ai pas tenu le coup jusqu’à la fin du film, n’ai pas su si les jeunes héros auxquels le scénariste avait essayé de nous attacher avaient survécu à la tragédie. En même temps, comme pour Titanic, je ne pouvais pas prétendre qu’il y avait du suspense pour m’accrocher jusqu’à minuit. J’ai donc craqué vers 22h30, suis allée dormir dans la chambre d’amis pour ne pas risquer davantage d’infecter mon compagnon avec ce qui est probablement un virus. Je me suis réveillée une première fois vers 2h30, mais suis parvenue à me rendormir deux heures et à somnoler jusqu’à 5h.

Ce matin, je décide de reprendre le visionnage de la série La servante écarlate, abandonnée au début de la Saison 2. Je me fais défiler trois épisodes avant le petit-déjeuner. Puis reprends ma température : 37,4. Ouf ! Une conjonctivite de l’œil gauche s’est toutefois ajoutée aux symptômes. J’ai lu qu’on la rencontrait dans la maladie. Comme dans d’autres pathologies. Si c’est le Covid-19, c’est pour le moment une forme très atténuée.

Je décide alors de m’attaquer au repassage, ce que je regrette très vite : je ne me sens pas bien. La fièvre est remontée à 37,8. En passant à la douche, je remarque des plaques rouges sur tout mon décolleté, vais vérifier une information que j’avais gardée dans un coin de la tête : parmi les symptômes atypiques, l’urticaire localisée ou généralisée, éphémère ou durable, a été identifiée. J’appelle SOS Médecins et j’obtiens un rendez-vous à midi moins le quart.

Le jeune docteur qui me reçoit me conforte dans ma démarche : j’ai bien fait de venir, certes il n’y a pas tous les symptômes les plus classiques, mais plusieurs éléments sont là, qui permettent de soupçonner le coronavirus. Il me prescrit le prélèvement PCR et me conseille un laboratoire : « Je ne devrais pas vous le dire, mais celui-là est le plus rapide ». Malheureusement, nous sommes un jour férié. J’ai bien une secrétaire médicale au téléphone, mais elle me rit au nez quand je lui demande si le prélèvement peut être pratiqué aujourd’hui. Ce sera demain matin…

Journal de bord, je m’apprêtais à te remiser, mais voilà que tu te rebiffes ! Quel que soit le résultat du test de demain, je crains d’être condamnée à rester confinée, car les médias ont relayé l’existence de faux négatifs, qui pourraient représenter 30 % des patients censés ne pas être infectés ! Devrais-je te garder davantage ? Ou vais-je te confiner à ton tour ?

Voilà que je te personnifie, que je t’attribue des réactions, que je m’en prends à toi comme à un être vivant, alors que tu n’es que le prolongement de moi-même, une sorte de « moi-peau », comme dirait Didier Anzieu, qui se dépose comme le drap frais que ma mère et mon père s’amusaient à plier de concert au-dessus de ma tête quand j’étais enfant. Mes genoux chauffés par l’ordinateur, mes deux doigts posés sur le clavier, mes yeux rivés sur l’écran, je suis toi et tu es moi.

Je m’excuse, mon cher journal, mais j’ai oublié de te dire que j’avais reçu deux nouvelles propositions de collaborations hier et avant-hier : l’une sur le recueil de la parole d’acteurs et de bénéficiaires de la lutte contre l’illettrisme, l’autre sur des projets de recherche portant sur l’exercice du travail social pendant le confinement. Cela rejoint l’appel à auteurs que j’ai rédigé pour la Revue française de service social et ne pourra que venir le nourrir. J’ai proposé une méta-analyse des textes produits par des travailleurs sociaux pour témoigner de leurs pratiques et des effets du confinement sur les populations.

Ah oui ! C’est aujourd’hui la date-butoir pour rendre les textes qui seront versés au manuscrit sur la souffrance au travail. Il m’en manque un, celui d’Aude, sur lequel il lui restait beaucoup de travail de synthèse à faire. Je m’étais dit au réveil qu’en l’absence de son récit, je la contacterais après le déjeuner, mais je suis chamboulée. À 17h, je me décide…

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

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