Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 52

Dimanche 3 mai

Ce matin, je me répète : il nous reste une semaine à patienter et nous serons au pied du déconfinement. Il parait qu’il ne faut pas employer ce terme, mais plutôt levée progressive du confinement ou confinement allégé. C’est comme la mayonnaise.

Ce matin, je fais le bilan : j’ai cédé hier soir aux sirènes de mon entourage et, tel Ulysse prisonnier d’un bateau à la dérive, j’ai pris un somnifère vers 22h15 (c’est moins « classe » que le récit d’Homère, je sais). Résultat : j’ai dormi jusqu’à 4 h du matin ! À peine six heures de sommeil malgré plusieurs milligrammes de tue-neurones. Hier, Marie-Anne m’a appris que fleurissaient désormais les psychiatres du sommeil, sa fille va devoir se résoudre à en consulter un prochainement. Je lui ai confié ma détresse la dernière fois, car je m’étais presque endormie devant l’écran et que j’avais dû mettre fin à l’entretien plus vite que souhaité.

Ce matin, je récapitule. J’ai à peu près tout essayé : mélatonine, mélisse et autres cocktails de plantes, hypnotiques, médicaments contre la douleur, l’épilepsie, la maladie de Parkinson, anxiolytiques, antidépresseur à effet de régulation du sommeil, myorelaxant, acuponcture, hypnose, massages, relaxation et même luminothérapie… J’attends mon algue de l’Oregon, on ne sait jamais. J’avais pensé également au cannabis puisqu’il est en vente libre sous sa forme thérapeutique. J’espère encore…

Ce matin, journal, j’ai envoyé tes épisodes précédents à Patrice. Ils commencent à me peser un peu. Quand on est près du but, on trouve le temps long. Il faut que je me gonfle de patience et d’envie de t’habiter, de te faire vivre, de te transmettre. Je t’arrêterai au soixantième jour tout rond, le lundi 11 mai. L’âge, il n’y a pas si longtemps, de la retraite. Enfin, 60 ans et pas 60 jours. Mais pour toi, c’est tout comme.

Ce matin, j’écris. À ma fille. Pour lui expliquer ce que je n’ai pas réussi à lui dire hier pendant notre apéro visio. Nous sommes tristes toutes les deux. Moi parce qu’elle désire me protéger. Elle parce que je résiste. À Patricia (nom de code : Juliette). Pour lui indiquer comment son propre journal de bord pour DLT va être retravaillé. D’ailleurs, je m’y mets. Et je le lui envoie pour validation. À midi, en revanche, je n’ai toujours pas envoyé mon courriel à ma fille…

Ce matin, j’observe. Le soleil ne se lève pas. Hier, je m’en suis voulu de ne pas être sortie à temps, car il était tout bonnement extraordinaire. Un embrasement de jaunes, d’oranges et de roses. Des lances argentées comme pour étouffer l’incendie. Une traine blanche de mariée au-dessus. Une carte de géographie posée sur la mer et découpant l’horizon. Aujourd’hui, c’est la brume qui se lève sur la côte de Nacre, insensiblement. Puis la pluie. Matin chagrin.

L’appel passé à mon père me coupe les ailes. Il détient une nouvelle dont je ne dispose pas encore. Une interview d’Olivier Véran, ministre de la Santé, accordée au journal Le Parisien. Dans laquelle il refroidit les ardeurs de tous ceux qui, comme moi, espèrent que la date du 11 mai soit ferme et que le 7 serve simplement à figer les cartes des départements à fort risque de circulation du virus et de débordement des capacités hospitalières, ainsi qu’à définir les règles s’appliquant aux territoires, selon qu’ils seront classés rouge ou vert. Or Véran souligne que le confinement pourrait se poursuivre au-delà du 11 mai si certains indicateurs ne rentraient pas dans le rang.

Mon père, qui partage sa vie entre la Normandie et la Bretagne, dont il est originaire, a pour habitude de prendre ses quartiers d’été dans les Côtes-d’Armor, aux alentours de début mai. Il était donc satisfait de cette date du 11, qui lui permettait de rester dans le rythme. Mais s’il faut attendre jusqu’au début juillet, il m’annonce qu’il ne descendra pas son petit bateau pêche-promenade actuellement en hivernage sur sa pelouse. Le cout du transfert au port pour une si courte période ne sera pas amorti.

À midi, surprise : Lucie, une de mes potes dépressives, sonne à la porte. Armée d’un masque. Et d’un attirail destiné à m’aider à dormir. Hier soir, sur WhatsApp, j’avais confié être épuisée à plusieurs d’entre elles. Puis m’étais retirée, car la tonalité des échanges était plutôt joyeuse et que je ne voulais pas plomber encore plus l’ambiance. Elle m’apporte Psio, une lampe avec des programmes de détente, d’endormissement, mais aussi de réveil et de concentration. Je l’avais déjà testée chez elle plusieurs semaines avant le confinement, mais les symptômes de la maladie de Willis-Ekbom (c’est le nom scientifique du syndrome des jambes sans repos) étaient apparus en cours de séance. Je l’essaierai cette fois au petit matin pour me rendormir.

Elle m’apporte aussi de la lecture : les magazines Closer de sa voisine, dont elle dit en souriant que ça ne risque pas de m’empêcher de dormir. Un roman aussi : La tresse, de Laetitia Colombani, qui plus récemment a écrit un livre sur le burn-out. Je ne parviens toujours pas à lire. C’est ainsi depuis mon propre burn-out.

Mystérieux.

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

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