Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 51

Samedi 2 mai

Encore une drôle de nuit : réveil à 2 h 15, après seulement trois heures de sommeil. Travail jusqu’à 6 h30 environ puis sieste dans mon bureau jusqu’à 8 h. Je ne sais pas si sieste se dit d’un endormissement sur le matin. Je vais aux nouvelles : sieste vient de l’espagnol siesta, qui veut dire la sixième heure du jour. Autrement dit, si on fait un rapide calcul : quelqu’un qui se lèverait pour travailler à 7 h éprouverait un besoin de repos diurne à 13 h, juste après le déjeuner. Je n’ai donc pas le droit d’emprunter ce mot à nos frères et sœurs ibériques : trop tôt dans la journée, car intervenant peu après le lever du soleil, trop tôt après le réveil, car intervenant à peine après quatre heures d’éveil.

J’ai fait un somme en somme…

Entre mes deux périodes de sommeil, j’ai réfléchi à ce que je pourrais dire ce soir à ma fille. Son conjoint m’a appelée hier au soir pour échanger avec moi sur nos projets de travaux. Il a réalisé une vidéo simulant la réalisation, mais je m’étais trompée dans les dimensions, donc il me rassure : ce sera corrigé en quelques clics. Il m’indique aussi que lui et ma fille doivent rendre une réponse lundi à la maitresse concernant la réinscription de leur fils en CP. Ils hésitent, prennent des conseils. L’ont déjà fait auprès de ses parents, de mon ex-mari et feront de même le lendemain soir avec moi puisqu’un apéro visio est programmé ce samedi.

Je dessine des tableaux : avantages, inconvénients, intérêt de l’enfant et des parents, effets sur l’organisation, risque sanitaire versus risque sur les apprentissages et la socialisation. Je finis par en conclure qu’il y a trois options : le confinement total tel que nous venons de le vivre, le déconfinement partiel qui impose de définir la place du curseur ou enfin le déconfinement « total » dans le cadre que le gouvernement a indiqué et qu’il va préciser dans les prochains jours.

Avant de me connecter pour rejoindre Marie-Anne et son autobiographie, je vois passer des mails d’Anne-Marie réclamant à celles qui ne l’ont pas encore fait le portrait nécessaire à la réalisation du caléidoscope. J’ai trouvé le mien tôt ce matin, l’ai rogné, retouché. Ce n’est certes pas un catalogue de mode, mais il faut que nous nous présentions sous notre meilleur jour. Burn-outées oui. Défaites non.

La fin de la matinée est consacrée à un nouvel entretien biographique avec Marie-Anne. Marie-Anne, Anne-Marie. Face A et Face B. Photo et négatif. Endroit et envers. Être biographe, c’est un peu comme être caméléon. Chaque fois que je retravaille un récit, j’entre en sas de compression et de décompression. Je dois lutter quelques minutes pour entrer dans la peau du personnage. Rouvrir son univers. Le fermer. C’est peut-être encore plus long.

Nous resterons ensemble une heure trente. Elle quittera son enfance pour raconter ses années lycée. Évoquera l’absence de petit ami dans sa vie jusqu’à ce qu’elle obtienne son BTS agricole, à l’âge de 20 ans. Enfin, j’en suis là avec elle lorsque l’on se quitte. Aura-t-elle un amoureux dans la suite de son récit ? Elle raconte que lorsqu’elle a eu ses règles pour la première fois, non seulement ses parents ne lui avaient parlé de rien, mais, pire, son père s’était contenté de lui dire que si elle revenait avec un enfant, il la mettrait dehors.

Elle ne savait pas comment on faisait les bébés et, quand un jeune garçon de trois ans son ainé avait essayé de l’embrasser dans la paille fraiche de la cousine chez qui elle passait ses vacances, elle avait été terrorisée. Même réaction à l’âge de 18 ans quand un homme marié, rencontré à l’usine où elle travaillait l’été, l’avait raccompagnée, avait voulu prendre sa bouche. « Et pourtant, me confie-t-elle, j’étais très jolie. »

Pendant le déjeuner, je mets HappyScribe en branle. En deux fois. Car nous avons été victimes d’une coupure de la visioconférence en cours de route. Une heure dix-sept d’enregistrement. Le reste est dédié à la courtoisie d’usage, aux échanges sur le vécu du confinement, au télétravail… Marie-Anne m’apprend que son établissement ne rouvrira pas avant septembre. Elle en est marrie : le télétravail est jugé fatigant, ses élèves ne comprennent pas toujours les remarques écrites, elle doit parfois leur téléphoner pour commenter ses commentaires. Elle reçoit de nombreuses versions successives de leurs travaux et a du mal à les classer, à s’y retrouver. Elle est bien en peine de vérifier qui a tenu compte de ses précédentes remarques. Et puis, elle a peur de ne pas disposer de tous les documents nécessaires sur son ordinateur portable pour préparer la rentrée, et sa clé USB professionnelle est hors service.

Avant la promenade traditionnelle, un quatrième album photo, sur le déconfinement cette fois, est à l’étude. J’ai de moins en moins d’images disponibles, mais une amie vient de m’en envoyer plusieurs. J’arrive désormais à vingt-quatre et je dois monter jusqu’à vingt-huit pour le modèle d’album que j’ai déjà utilisé. Peut-être que ces albums pourraient intéresser Dire Le Travail en tant que reflet des comportements, des doutes et des colères qui habitent mes concitoyens depuis le début du confinement et expression des effets délétères ou drôles qu’il suscite.

Affaire à suivre…

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe


à suivre…


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