Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 5

Mardi 17 mars

Aujourd’hui, le confinement commencera à midi. La veille, pendant le diner, mon compagnon a connecté son téléphone à la chaine France 2 afin que nous puissions écouter le discours présidentiel en avalant notre potage au vermicelle.

Ce matin, la cartouche d’encre de l’imprimante nous a lâchés. Mais quand mon compagnon est passé aux abords du supermarché voisin, il a vu des consommateurs faisant la queue à l’extérieur du magasin pour y entrer progressivement avec des consignes strictes quant au volume des achats. Il a fait demi-tour. Je décide donc d’aller acheter ma cartouche l’après-midi, quand le confinement sera décrété. Je sais que l’on ne doit acheter que des produits de première nécessité, mais, pour travailler à distance ou régler des problèmes administratifs, l’ordinateur, le scanner et l’imprimante deviennent des outils de première nécessité. À commencer par l’obligation de présenter l’attestation nécessaire pour se déplacer, que l’on doit imprimer en autant d’exemplaires que de déplacements. Pour ma part, je trouve une parade : je coche la case et je remplis la date du jour au crayon…

J’appelle mon père afin de savoir s’il a des réserves de nourriture ou s’il a besoin que je prévoie le recours au Drive avec la livraison à son domicile. Il me répond qu’il ira faire ses courses après le déjeuner, muni de la liste des articles manquants. Il ajoute que s’il est arrêté, il dira qu’il est vieux et qu’il vit seul. Lorsque je lui indique qu’à défaut de l’imprimé officiel, il doit rédiger une déclaration sur l’honneur, il persiste et signe : il brandira sa liste de courses !

L’après-midi, mon attestation remplie dans mon sac à dos, je parcours les 3 kilomètres qui me séparent de la Poste la plus proche, où je dépose avant la levée une attestation vierge pour mon père. Puis je repars dans l’autre sens pour m’arrêter à quelques centaines de mètres de chez moi pour faire quelques courses. Dans l’intervalle, j’ai échangé des textos avec ma fille. Professeure de musique en collège, elle est confinée chez elle avec ses deux petits garçons, de 6 et 2 ans. La veille, le plus jeune a encore été accueilli chez sa nourrice, mais, à partir d’aujourd’hui, ce n’est plus autorisé. Elle est victime d’une tension entre deux activités quelque peu incompatibles : envoyer ses cours à ses élèves (elle a reçu un tutoriel pour ce faire) sur un réseau surchargé par les très nombreuses connexions et s’occuper des deux frères qui se chamaillent. Malgré un espace non négligeable dans le jardin, l’interdiction de les emmener à la piscine, en forêt ou au parc d’attractions réduit les activités et favorise les disputes.

Son conjoint, qui travaille chez Peugeot-Citroën, a d’abord appris que toutes les usines fermeraient dès le surlendemain puis que cette mesure ne s’appliquerait pas à la sienne. Et comme il a des horaires postés et que, cette semaine, il travaille de 13 h 30 à 22 h, les après-midis et les soirées sont longues pour la maman. Comme elle est proche de « péter un plomb », je lui propose de braver les interdits et de venir chercher le plus grand pour quelques jours. Je profite même de mon passage au supermarché pour faire le plein de jeux de société : yam’s, jeu des 7 familles, livre de jeux et autre ardoise magique… Elle me dira finalement de ne pas prendre de risque en prenant la route.

Outre l’activité physique, des courses et du ménage, j’honore un rendez-vous téléphonique avec un maquettiste. L’homme, que je devais rencontrer à Paris fin mars, m’avait contactée au hasard un mois plus tôt et j’avais donné suite à sa sollicitation en lui confiant le soin de fabriquer ma première biographie. Nous échangeons sur les conditions de notre future collaboration et tombons d’accord sur une grille tarifaire que je pourrais proposer à mes clients désireux d’obtenir un produit plus présentable qu’un simple tas de feuillets relié par une baguette ou des spirales et, surtout, à l’apparence d’un véritable livre.

Je reçois également ce mardi l’appel d’une inspectrice du service des risques professionnels de l’assurance-maladie. Elle ne peut pas accéder aux justificatifs de mon dossier de maladie professionnelle que j’ai tenté de lui faire parvenir par WeTransfer. La transmission électronique montre ses limites dans une période où il n’y a guère d’autres moyens. À moi de déjouer les restrictions et de les lui apporter (« Je travaille encore », m’a-t-elle dit) ou de faire des tirages papier et de les lui envoyer par la Poste. À moins d’attendre la fin du confinement ? Dilemme : cette procédure est déjà horriblement longue et cette attente risque de l’allonger davantage.

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *