Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 47

Mardi 28 avril

Nuit quasi normale : couchée après un film très psychologique avec Daniel Auteuil et Leïla Bekti, deux générations, deux sexes, deux acteurs intérieurs, magnifiques, je réussis à dormir jusqu’à 4 h et des brouettes. Encore une de ces nombreuses expressions françaises qui remplissent mon écriture : Pourquoi des brouettes ? Pourquoi pas des étagères ? Des draps ? Des plantes ?

Je commence ma journée de travail par un acte de chômeuse : c’est le jour où débute l’actualisation. Je déclare douze heures de travail rémunéré pour le mois d’avril. Contrairement au mois précédent, j’ai perçu quelque règlement, envoyé par chèque ou par virement. J’ai demandé l’Aide à la reprise ou la création d’entreprise depuis le 29 mars, c’est-à-dire depuis un mois presque jour pour jour. Je sais que la patience ne me caractérise pas particulièrement, mais je crois que je pourrai raisonnablement appeler demain matin pour faire part de mes attentes…

À 11 h, une amie récente, qui a visité mon site, me rejoint en visio : elle a vu que j’étais aussi animatrice d’atelier d’écriture, s’interroge sur les modalités de fonctionnement d’un tel atelier, y compris financières. Je lui explique que mes activités (et donc la contrepartie qui va avec) sont de trois ordres : il y a celles dans lesquelles je m’engage à titre personnel et qui sont de nature bénévole (c’est le cas de mes contributions pour Dire Le Travail puisque je suis à la fois accompagnatrice à l’écriture et bénéficiaire), celles où je mets mes compétences au service de ma famille ou de mes amis qui prennent certes du temps sur mon activité rémunératrice, mais qui enrichissent mes liens (l’animation d’un atelier d’écriture avec des amis pour participants et le plaisir pour finalité ne réclame qu’une contribution très symbolique), et enfin celles où je me mets dans la posture effacée de la biographe qui étouffe sa propre vie pour mettre sur un piédestal celle de l’autre (théoriquement, je dis bien théoriquement, je suis uniquement prestataire de service). Le gain est donc inversement proportionnel à l’implication personnelle.

L’essentiel de l’après-midi est dédié au Premier ministre et à sa présentation du plan de déconfinement. Mon travail devrait pouvoir reprendre quasi normalement à partir du 11 mai. Mon activité de grand-mère, tant aimée, devrait pouvoir s’épanouir à nouveau et peut-être même s’accentuer si ma fille et mon gendre, qui reprendront le travail, ne trouvent pas une amplitude d’accueil à l’école aussi large que d’ordinaire. Effet d’aubaine pour moi…

Avant mes deux interviews du soir, je fais un petit détour par les sites de livraison de muguet pour le 1er mai : les prix ont flambé et je ne trouve rien à moins d’une trentaine d’euros. Je sais que les fleuristes paient cher l’obligation de fermer boutique et le confinement des clients, mais c’est au détriment d’autres travailleurs : ils ne peuvent plus offrir un petit bouquet aux femmes qui comptent dans leur vie le jour même qui leur est dédié. Je me résigne à envoyer une dromacarte animée à ma fille et à ma belle-fille quand, par chance, le site me propose un pot en chocolat planté d’un brin porte-bonheur pour moitié moins cher !

20 h 45 : je me connecte un peu à l’avance et mon interlocuteur aussi. L’homme est un agent de protection rapprochée. Contrairement à certains confrères, qui ont perdu leurs missions quand elles se rapportaient à des personnes appartenant au champ sportif ou culturel, il a travaillé normalement puisque ses deux vacations de mars et avril ont concerné des sites industriels sensibles, soit en raison de leur activité, soit en raison d’un problème social spécifique. Son métier, comme celui des soignants, est un métier de protection, mais il est méconnu, parfois mal vu, rarement apprécié à sa juste valeur.

Sa conjointe est tatoueuse à son compte. Elle aussi pratique une profession qui s’exerce sur le corps des personnes, mais, comme il s’agit d’une activité de plaisir ou de bienêtre, elle n’apparait pas comme indispensable. Elle est donc totalement arrêtée. Et ce sont les tâches éducatives et d’enseignement qui ont pris toute la place, surtout s’agissant d’un enfant qui présente des troubles de la concentration. De leurs récits juxtaposés, émane un point commun : la souffrance de l’une, reçue avec impuissance par l’autre.

La tonalité légère de la première ne masque pas celle, beaucoup plus grave, du second.

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

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