Dire le travail en temps de confinement/Journal d’une bedworkeuse

Journal d’une bedworkeuse – épisode 1

Vendredi 13 mars 2020

Il faut en convenir : le coronavirus a déposé ses valises en France, et pour un certain temps. Il y a même quelques cas chez moi, dans le Calvados. Pour ma part, je suis incroyablement détachée, pas concernée. Je me demande pourquoi une telle peur semble s’être emparée des politiques, de mes concitoyens, de mes proches même. Mon locataire, la mère de mon compagnon, d’autres encore ont refusé de m’embrasser pour me dire bonjour il y a déjà quelques jours.

Moi je ne comprends pas pourquoi on en fait « tout un plat » alors que la grippe tue chaque hiver en France davantage de personnes que le coronavirus n’en a tué en Chine en quelques semaines. Si cela est vrai pourquoi, chaque année, ne sommes-nous pas placés en alerte ?

D’ailleurs, je n’ai pas renoncé à mes déplacements : j’ai passé la nuit dans l’enceinte du Mont Saint-Michel pas plus tard qu’hier, pour assister à la montée des eaux presque jusqu’au célèbre restaurant La mère Poulard, spectacle magnifique qui ne se produit qu’aux très grandes marées, auquel la Normande que je suis n’avait encore jamais assisté. Nous avions presque le Mont pur nous, tant les réservations avaient été annulées, notamment par les groupes de touristes asiatiques. J’ai redécouvert ce site exceptionnel sous un jour inattendu, bien différent des sinistres processions de visiteurs, qui étouffent la vue des maisons et de l’abbaye.

Ce vendredi 13 mars est pour moi le jour inaugural du confinement, trois jours avant que celui-ci ne devienne une obligation légale. Je suis biographe, animatrice d’ateliers d’écriture, formatrice et chercheuse dans le champ des récits de vie. Entre autres activités, je prépare en ce moment un ouvrage sur des récits de souffrance au travail. Or notre groupe est amputé en ce jour que les superstitieux redoutent : deux des sept femmes que compte le groupe manquent à l’appel. L’une est forcée au confinement avant l’heure avec ses jeunes enfants, car l’institutrice de son fils a été en contact avec un malade dans un club de gymnastique. L’autre, depuis la coqueluche qui l’a terrassée quand elle était petite, tousse souvent et particulièrement depuis ces dernières semaines. Son médecin a diagnostiqué une bronchite asthmatiforme. Elle est donc sujette à risque.

Nous nous retrouvons à cinq seulement au domicile de l’une d’entre nous. Après le traditionnel café d’accueil, notre hôtesse essaye de se connecter par Skype, mais en vain. Tentative est faite ensuite de passer par Messenger ou WhatsApp, je l’ignore parce que mon désintérêt pour le coronavirus n’a d’égal que celui pour les réseaux sociaux. Même si, microentreprise d’écrivain public oblige, j’ai dû sacrifier mes principes sur l’autel de ma « visibilité ».

Arrivées à 10 h 30, ce n’est donc qu’une bonne heure plus tard que nous parvenons à nous connecter avec nos deux confinées. Il faut toutefois des trésors d’ingéniosité à mes coreligionnaires (du récit de vie) pour que les distanciées, éloignées, « portabilisées », puissent voir à peu près toutes les têtes autour de la table (sauf moi, dont elles ne voient que le bras et encore, quand je le tends pour leur adresser un coucou). C’est finalement sur l’arbre à chat, et coincé dans la perche à selfie, que finit par échouer le téléphone portable de l’une d’elles. Nous retenons notre souffle quand le chat de notre hôtesse s’en approche, car, s’il saute sur la plus haute marche (branche ?), il risque de faire valser l’appareil et, par la même occasion, les visages juxtaposés de nos amies !

Ensuite, notre discipline est régulièrement requise pour éviter de parler en même temps et, ainsi, brouiller le message. Quant au repas partagé, c’est un crève-cœur, car, malgré l’intelligence technologique des plus jeunes, nous échouons dans l’art de faire passer le poulet au curry et le crumble pomme-chocolat.

J’ignore comment s’achève la séance, car je la quitte un peu avant la fin pour me rendre à la mairie de ma résidence, où je rejoins celui qui, une heure plus tard, deviendra mon partenaire de PACS. À deux jours près, nous avons eu chaud !

Corinne Le Bars, écrivain public et biographe

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