Dire le travail en temps de confinement

Je me souviens…

Laura termine son année de 2de en lycée général. Lors de son retour en classe le 9 juin, elle a rédigé, à la demande de sa professeur principale, ses souvenirs de confinement à la manière de Georges Perec écrivant « Je me souviens ». Elle a ensuite poursuivi l’écriture de son texte afin d’y raconter les transformations de son travail scolaire pendant ce trimestre à distance.

Je me souviens de ce mois de février, plus particulièrement de ce jeudi soir, devant l’annonce de la fermeture des écoles par le président Macron.

Je me souviens de la joie et l’appréhension qui m’ont envahie. Comment allions-nous continuer les cours ? Aurais-je plus de temps à consacrer à la lecture ?

Je me souviens de ces questions qui m’ont hantée ce jeudi soir là.

Je me souviens du jour suivant comme si c’était hier. C’était notre dernier jour de cours avant la fermeture du lycée. Personne n’était pleinement préparé. On devait essayer de s’organiser pour le mieux, avant de devoir se quitter.

Je me souviens de ce premier jour de confinement, de la joie de ne pas devoir me lever aux aurores, de pouvoir me prélasser dans mon lit.

Je me souviens avoir pensé que je pouvais presque me croire en vacances.

Je me souviens d’avoir profité de cette première journée avant que le lendemain, je me remette au travail.

Je me souviens de cette routine qui s’est progressivement installée.

Je me souviens du nombre incalculable de réveils qui rythmaient ma journée. Un premier réveil à huit heures, annonçant qu’il était l’heure de lire. Un second réveil, cette fois-ci à neuf heures, me dictant de me lever, de m’habiller et d’aller déjeuner. Les troisième, quatrième, cinquième réveils régulaient mes séances de cours, que je planifiais à l’avance. Un sixième réveil pour m’indiquer qu’il était midi. Trois nouveaux réveils s’enchainaient de nouveau, alternant entre session de cours et de lecture. Puis venait le soir, où j’avais carte blanche pour m’occuper comme je le souhaitais.

Je me souviens de la monotonie qu’ont prise mes journées.

Je me souviens avoir appris à apprécier cette routine infinie, d’avoir la sensation d’être organisée, de ne pas perdre mon temps. Pourtant, il m’est devenu de plus en plus difficile de pouvoir lire régulièrement et en quantité.

Je me souviens que plus les jours défilaient, plus le nombre de devoirs, exercices et visioconférences augmentait. Je passais de plus en plus de temps dessus pour au final avoir l’impression de n’avoir rien accompli.

Je me souviens ne plus pouvoir supporter cette situation.

Je me souviens avoir modifié mon organisation, laissant de côté certains exercices inutiles pour pouvoir mieux avancer.

Je me souviens avoir apprécié le rythme que l’on prenait en sciences physique et chimique. On ne perdait plus de temps et l’on avançait enfin, chacun à sa convenance. Chaque semaine, un nouveau chapitre était abordé. On avait la semaine pour faire les activités, les exercices et apprendre le cours avant de remplir un QCM. Un plan nous était proposé pour gérer au mieux notre organisation.

Je me souviens ne jamais l’avoir utilisé, de toujours avoir suivi mon organisation et mes horaires. J’aimais ce sentiment d’autonomie et de liberté, de fonctionner selon soi-même et non selon des horaires imposés.

Je me souviens qu’à partir de ce jour-là, j’ai réussi à de nouveau m’octroyer quelques heures de lectures dans mes journées.

Je me souviens qu’avec le temps libre que j’avais gagné, je profitais du parc.

Je me souviens d’un nouveau rituel qui s’est installé. Chaque jour, en compagnie de ma sœur nous nous rendions à la boite aux lettres, espérant que nos livres personnels étaient arrivés. Nous sommes deux grandes lectrices et avec le confinement, nos lectures défilaient à une vitesse folle.

Je me souviens du nombre incalculable de fois où l’on rentrait à la maison, déçues, sans nos livres.

Je me souviens du jour où le premier livre a fini par arriver.

Je me souviens de notre joie et de l’espoir qui nous a envahis, devant nos nouveaux romans.

Je me souviens des annonces régulières du président, nous informant de la situation, des décisions qu’il avait prises pour la suite.

Je me souviens de cette dernière annonce, nous informant d’une date de déconfinement.

Je me souviens de l’appréhension et de la peur qui se sont emparées de moi. Avais-je réellement envie de revenir à ma vie d’avant ? Avais-je vraiment envie d’abandonner cette autonomie que le confinement m’accordait, de revenir à un rythme scolaire imposé ?

Je me souviens de cette fameuse date : le 11 mai. Au début, je n’ai aperçu aucune différence. J’étais toujours enfermée chez moi, je ne sortais qu’une fois par semaine pour changer de domicile, car je suis en garde alternée. Et puis arriva ce premier changement, ce message qui commença à modifier mes habitudes, annonçant la reprise de mes cours de conduite.

Je me souviens de cette fois où je redécouvris comment fonctionnait une voiture.

Je me souviens de l’étonnement qui m’a traversée, quand je me suis rendue compte que je n’avais rien oublié de mes précédents cours, deux mois auparavant.

Je me souviens de ce premier cours, de ma première sortie depuis l’annonce du déconfinement. Ensuite tout s’est enchainé : ma première sortie avec mes amis, puis la seconde, tous les cours de conduite, le voyage d’autoécole… etc.

Je me souviens avoir pensé que je ne reviendrais jamais en cours avant la fin de l’année scolaire. Cet espoir ne m’a jamais quitté, jusqu’au jour où je me suis retrouvée devant ce portail blanc : j’étais de retour au lycée pour ma première et dernière journée de cours.

Je me souviens de ce cours de français, de cette feuille où j’écrivais ces mots, me replongeant dans mes souvenirs pour mieux vous les retranscrire.

Laura, lycéenne

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