Dire le travail en temps de confinement

Continuer à informer, depuis sa salle à manger

Jennifer et Janlou sont âgés de bientôt 33 ans. Ils habitent dans les Deux-Sèvres, près de Thouars, une petite ville située dans le nord du département, à équidistance de Niort, Angers et Poitiers (une heure environ en voiture).

Jennifer a quitté sa région natale pour suivre son mari, journaliste à la Nouvelle République du Centre-Ouest, et n’est pas parvenue à retrouver du travail dans sa branche (elle était prothésiste dentaire). Elle avait commencé une série de remplacements comme aide médico-psychologique dans une association locale gérant plusieurs établissements destinés à des personnes en situation de handicap lorsqu’elle a déclaré une forte bronchite qui résiste aux traitements. Elle n’a pas été testée au coronavirus parce qu’elle ne remplit pas tous les critères, mais la direction de la structure a préféré ne pas renouveler ses remplacements de peur qu’elle ne contamine des personnes déjà fragiles.

Le couple vit à dix minutes du centre-ville de Thouars, dans un petit bourg, dans une maison dont il est propriétaire, et qui a le privilège d’un grand jardin. Deux animaux complètent le foyer : un chien et un chat.

Jeudi 19 mars, troisième jour du confinement – Jennifer

Je ne vous enverrai pas de photo de mon espace de télétravail puisque, par essence, je ne peux pas exercer à distance ma toute nouvelle profession. Je suis entrée en contact hier avec ma chef de service qui me demande de la prévenir dès que j’irai mieux. Je suis un peu inquiète que la situation m’empêche d’évoluer dans une activité qui me plait et où je me sens bien.

Le travail domestique est également très réduit en ce moment compte tenu de mon état de santé, même si un grand nettoyage de printemps est envisagé, avec l’aide de mon mari, dans deux jours. Le temps retrouvé grâce au confinement est directement en cause dans cette décision.

En revanche, nous n’avons pas fait davantage de courses qu’à l’ordinaire, sauf peut-être pour les animaux. D’ailleurs, ce sont peut-être les animaux de compagnie qui trouvent le plus de bénéfices au confinement parce qu’ils ne sont plus seuls dans la journée.

L’autre nouveauté tient à la présence de mon mari en télétravail dans la salle à manger, mais cela ne représente pas une contrainte trop lourde pour moi. J’évite simplement de passer devant la caméra lorsqu’il se trouve en visioconférence et de faire du bruit quand il téléphone. D’ailleurs, je constate que les appels téléphoniques sont très nombreux, les réunions en visioconférence aussi, qui sont parfois cocasses quand lui et ses collègues de travail échangent des blagues ou encore quand les enfants de certains d’entre eux passent devant la caméra…

Il sort encore de temps en temps. En ce moment, il est parti couvrir un fait divers : un cambriolage en l’occurrence. Je ne peux d’ailleurs pas assurer que mon mari travaille d’une façon différente depuis le confinement, car je ne connais pas ses pratiques habituelles.

Je suis également peu impactée par la réduction des services. Seul le ramassage du tri sélectif n’est plus assuré. Or, depuis peu, une nouvelle méthode de tri avait été instituée, permettant de recycler davantage de déchets, ceux-là mêmes qui ne seront plus collectés. Il va donc falloir réduire ces déchets ou les stocker autrement. Je constate en revanche que le confinement a déclenché des comportements plus solidaires : nous avons proposé de l’aide à ses voisins en cas de besoin et mon mari envisage d’aller donner son sang le lendemain.

À part mon inquiétude pour les symptômes que je présente, je supporte bien le confinement. J’estime même que les mesures prises ne sont pas assez strictes. J’avoue néanmoins que l’éloignement avec ma famille et mes amis, qui vivent presque tous à trois heures de route, risque d’être difficile à vivre. J’avais déjà l’habitude de communiquer par visio avec mes frères et sœurs, mais je pense que j’étendrai ce mode de communication à la sœur de mon mari, surtout pour voir mes deux neveux.

Jennifer, aide médico-psychologique, Deux-Sèvres
Propos recueillis et mis en récit par Corinne Le Bars

Vendredi 20 mars, quatrième jour de confinement, Janlou

En temps normal, nous couvrons divers évènements prévus à droite et à gauche pour préparer le journal. Depuis quelques jours, ils sont pratiquement tous annulés. Les seules actions maintenues sont d’ordre caritatif ou solidaire, en direction de la santé des gens : le don du sang, la distribution alimentaire. Il a fallu réorganiser notre travail en profondeur. Dans un premier temps, parce que c’était le début du confinement, en donnant des informations pratiques pour le quotidien des habitants, pour savoir ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils ne peuvent plus faire. Auparavant, on avait de la souplesse dans nos choix, on échangeait avec nos responsables seulement une fois par semaine, le lundi matin à 9 h30. Maintenant on a deux visioconférences par jour pour essayer de proposer des solutions et de se donner des idées. Nous ne sommes donc pas du tout au chômage.

Enfin, pour l’instant. Si une épidémie de coronavirus touche nos collègues de l’imprimerie, il n’y aura plus de journal papier. Bien sûr, nous travaillons aussi sur internet et il est déjà prévu qu’on alimente davantage le site du journal. Du reste, le ministre de l’Intérieur l’a rappelé : la presse est considérée comme importante pour que les Français restent informés. J’ai d’ailleurs reçu hier un message de remerciement d’un politique et mes collègues en ont également reçu parce qu’ils continuent à travailler. De toute façon, nous n’avons pas de raison de ne pas continuer à bosser, à faire notre métier, parce que l’on peut toujours téléphoner.

Je constate que je travaille un peu différemment quand même, parce que je m’autorise des pauses de cinq minutes par-ci par-là. S’il fait beau, je sors de la maison avec le chien, je lui lance la balle, ce que je ne peux évidemment pas faire au bureau. Il y a d’autres petites coupures que je ne peux pas me permettre de faire. Si ça ne dure pas longtemps, ça permet aussi d’éviter des sessions de quatre heures de travail d’affilée où on n’est pas toujours très productif.

Et puis, il arrive que l’on sorte encore : personne ne m’a demandé d’aller hier sur les lieux d’un cambriolage, mais j’ai fait le choix de m’y rendre. Parce qu’il reste nécessaire d’illustrer nos papiers. La presse est déjà dans une période assez critique. J’avais obtenu une information un peu par hasard par d’autres vecteurs que ceux que je mobilise habituellement, et je me suis dit qu’il fallait y aller pour prendre une photo. L’article a plutôt bien marché sur internet, car la concurrence n’a pas eu le sujet. Me déplacer était un choix délibéré de ma part, mais les risques pris par rapport à l’épidémie étaient très faibles vu que je n’ai parlé à personne puisque le commerce était fermé et que je n’ai pas eu d’interlocuteur.

Je ne conduisais pas la voiture de la Nouvelle République, mais je n’ai pas été contrôlé. D’ailleurs je vais peut-être aller la récupérer parce que les gendarmes respectent notre droit à nous rendre en différents points de la ville pour poursuivre notre activité. La prise de photos reste notre dernière raison de sortir du confinement parce qu’on n’a pas un petit drone à piloter, qu’on peut déplacer et amener devant l’endroit où on veut prendre des photos. Ça pourrait peut-être être une solution pour l’avenir, mais on en est encore loin, et celui-ci servirait essentiellement les grandes villes. S’il y en avait un par département, ce serait déjà un miracle.

Comme la maison ne dispose pas d’un bureau, je suis installé sur la table de la salle à manger sur laquelle j’ai posé un ordinateur et un cahier pour prendre des notes lorsque je suis au téléphone. J’ai également un classeur avec les numéros utiles. J’avais ramené, avant le confinement, tout ce qui était indispensable, mais ça tient dans un sac à dos.

Pour le moment, je travaille sans difficulté, mais j’ai peur d’en rencontrer à partir de mardi, quand je vais reprendre après quatre jours de repos. Pour me connecter au réseau privé de la Nouvelle République, il faut que j’utilise mon téléphone pro comme modem et j’ai l’impression que mon téléphone, même connecté en wifi à la maison, utilise les données mobiles. J’ai reçu un message selon lequel j’avais épuisé la totalité de mon forfait 3G 4G, en fin de journée hier. Ça ne m’a pas empêché de bosser, mais j’ai peur que les prochains jours ne soient à un débit très réduit et que je ne puisse plus travailler correctement. J’ai peur d’être obligé de retourner à la rédaction.

En revanche, le confinement ne change rien par rapport à mon investissement dans la sphère domestique, car, là-bas ou ici, je suis de toute façon concentré sur mon activité professionnelle pendant une grosse partie de la journée. J’ai juste profité de conversations téléphoniques plutôt tranquilles pour désherber le jardin en même temps !

Avec mon épouse, on ne se tape pas dessus. Elle fait des efforts pour couper la télévision quand je suis en visioconférence. Et de mon côté, je passe des coups de fil ailleurs pour qu’elle ne soit pas obligée de couper toutes les trente secondes. Il est vrai que par moments les appels téléphoniques s’enchainent. On essaye de trouver un équilibre entre vie privée et vie perso. Je pense qu’on ne s’en sort pas trop mal.

Quant à l’impact du confinement sur mes relations professionnelles, il y en a un mais, un seul. Un autre impact du confinement sur mes relations professionnelles : un journaliste de la rédaction contacte chaque jour la police et les gendarmes pour savoir s’il y a eu des faits divers. Avec les gendarmes, ça se passe toujours par téléphone, mais on se rend généralement au commissariat pour discuter avec le commandant. Et pour l’instant, on va éviter. S’il a vraiment quelque chose à nous dire, je pense qu’il le fera par téléphone.

Je suis agacé de voir tous ces gens ne pas comprendre les enjeux de confinement. Je suis convaincu de la nécessité de rester chez soi et d’éviter une épidémie nationale qui ferait des dizaines de milliers de morts. Donc, le confinement, c’est effectivement quelque chose d’indispensable. C’est pénible, mais indispensable. Il faut savoir raison garder et prendre en compte l’intérêt de cette mesure. Je peux aussi ressentir un peu de colère vis-à-vis de nos dirigeants qui ont peut-être mis du temps à mettre ces mesures en place. Mais je ne peux pas critiquer les mesures prises sous prétexte qu’elles seraient liberticides. C’est une violence de l’État, mais une violence nécessaire, elle n’est pas destinée à nous faire du mal.

Ce qui se passe n’est pas anodin. Je pense que c’est assez inédit dans l’histoire de la planète, ce confinement généralisé autant de pays. S’il y a eu des épidémies par le passé, il n’y a pas eu ces mesures de confinement ou alors il s’agissait de villes qui étaient mises en quarantaine parce qu’il y avait beaucoup moins de déplacements à l’époque. C’est une autorité voire un autoritarisme nécessaire.

Moi, j’ai plaidé pour le télétravail avec mon collègue dès lundi. On nous a dit : « Pas maintenant, ce n’est pas encore prévu. On aimerait bien que vous ne fassiez pas de télétravail et que vous restiez à la rédaction. » Donc on a insisté et ils ont fini par accepter, mais avec quand même un peu de difficultés. J’ai rencontré une violence inverse, celle de la direction qui ne voulait pas nous permettre de rentrer chez nous.

Janlou, journaliste à la Nouvelle République du Centre-Ouest
Propos recueillis et mis en récit par Corinne Le Bars

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