Manager et ménager

Collaborer, mais pas trop

« Vous êtes trop proches des collaborateurs. » Merveilleuse formule du management contemporain : il faudrait travailler ensemble, mais de loin, sous peine de devoir aller travailler ailleurs.

Cela faisait un peu moins de trois mois que j’étais arrivée dans l’entreprise. Ce cabinet de conseil m’avait recrutée pour créer et développer le service marketing, avec deux objectifs principaux : aider les collaborateurs à vendre les différents services proposés ; aller chercher de nouveaux clients. J’étais si heureuse d’avoir été choisie parmi plus de 150 candidatures, après un an sans activité. J’avais acheté des livres pour me perfectionner, investi dans une garde de robe adaptée à ce milieu. J’adorais ma mission. Quel plaisir de retravailler, quel bonheur de retrouver une vie sociale quotidienne, des collègues, un rythme, des projets passionnants !

Ce jour-là se tient notre réunion hebdomadaire. Nous sommes trois, Pierre et Antoine, mes deux responsables, et moi, installés dans le bureau de Pierre. Il est 9 h, l’odeur du café est agréable. Comme pour chaque réunion, j’ai une pile de dossiers devant moi et je suis prête à prendre des notes.

Un de mes deux responsables prend la parole :

— « Comment ça va aujourd’hui ? »

Je sens immédiatement dans sa voix que quelque chose ne va pas.

— « Ça va bien merci, mais pourquoi me posez vous la question ?

Parce que nous ça ne va pas. Nous mettons un terme à votre période d’essai. »

Ces derniers mots me font l’effet d’une piqure d’anesthésie. Le temps suspend son vol. Je reste sans voix. Je suis à la fois très concentrée sur chaque élément qu’il développe pour justifier leur décision, et déjà très éloignée de ce bureau. J’enregistre, j’écoute, j’acquiesce, je ne pose pas de question. La prise de congé dure quelques minutes. Les mots résonnent un à un, je ne comprends pas vraiment ce qui m’arrive. L’autre responsable prend la parole à son tour. À sa voix, à ses yeux, à sa posture fuyante, je sens que le cœur n’y est pas.

Je les regarde quelques instants, toute surprise du silence qui règne soudain et je prononce les derniers mots que j’échangerais avec eux :

— « J’ai bien entendu. Je vais vous envoyer quand même le rapport que j’étais en train de finaliser, et annuler tous les rendez-vous qui étaient programmés. »

Je me lève, ma tête bourdonne. Je leur serre la main en leur souhaitant bonne continuation et sors du bureau. L’atmosphère a changé. Le temps s’étire tout à coup, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures. Tout se passe au ralenti, je me sens propulsée dans un autre monde.

Je regagne mon bureau et regarde cet espace qui ne sera bientôt plus le mien. Mon beau bureau, celui que j’avais été si fière d’occuper, presque le même que ceux des associés. Une grande pièce lumineuse, cosy, avec un bureau classique, une table de réunion et un tableau Véléda qui symbolisait tout ce que j’avais envie qu’on fasse ensemble avec mes équipes. Un tableau à partir duquel j’avais projeté un travail collaboratif, un outil qui permet l’intelligence collective, le rassemblement des idées. Mon cœur se serre, j’aimerais bien l’emporter.

Je reprends mes esprits pour tenter de clôturer ma mission de la façon la plus digne possible. J’envoie quelques mails, j’annule les rendez-vous prévus en expliquant brièvement la situation, je fais le ménage dans mes dossiers, je range mes affaires personnelles. Bientôt le corps reprend ses droits, l’émotion commence à arriver.

À ce moment-là, un des autres associés passe comme chaque matin devant mon bureau et me salue en ne s’arrêtant pas.

— « Bonjour et au revoir Michel ! », lui dis je un peu fort pour qu’il m’entende.

Le temps qu’il revienne sur ses pas et qu’il s’arrête à l’embrasure de la porte, de grosses larmes arrivent en cascades. Il me regarde de loin et dit :

— « Au revoir alors. »

Pas un mot de plus, pas un signe de réconfort, pas un geste. Il tourne les talons et disparait dans son bureau.

Un autre associé arrive et me demande s’il peut emporter une chaise.

— « Tu peux toutes les prendre si tu veux, je ne fais plus partie de l’entreprise. »

Il me regarde un instant, un peu gêné, ne dit rien de plus, prend la chaise et sort de la pièce.

Deux personnes avec qui j’avais échangé jour après jour pendant trois mois, incapables d’empathie, de gentillesse ; je suis abasourdie. Comment peuvent-ils rester si froids et distants ? Comment des gens avec qui on discute la veille en riant sont-ils capables d’un tel détachement ?

Ironie de l’histoire : quand j’étais arrivée dans le cabinet, j’avais essayé de réconforter une collaboratrice que je voyais en pleurs du matin au soir. Son drame était qu’aucun responsable n’était capable de lui dire dans quel bureau elle allait atterrir suite à une réorganisation en cours. Cette incertitude sur son devenir dans la structure l’angoissait, elle avait l’impression de ne pas exister, de ne pas être considérée, avec la peur de ne plus faire partie des effectifs. Un jour, me disant que je pouvais rattacher cette situation à ma fonction (le marketing a une dimension de communication interne où ce type de question peut être abordée), j’étais allée voir mes chefs en leur disant que peut-être nous pourrions (devrions !) faire quelque chose pour cette personne. Il y avait eu comme une gêne, un agacement. Je sentais qu’en disant cela je prenais un risque. Mais pour moi c’était normal de faire quelque chose pour elle.

Parmi les motifs de ma fin de contrat, on m’avait annoncé : « Vous êtes trop proches des collaborateurs. » Je me serais bien étouffée avec ces mots. Ça m’a fait comprendre à quel point j’avais besoin de revisiter mes évidences. Pour moi, quand on arrive dans une entreprise et qu’on a la responsabilité de monter un service, il faut d’abord savoir d’où on part. J’ai donc commencé par réaliser des entretiens avec les collaborateurs pour tenter de comprendre ce que représentait le marketing pour eux, ce que je pourrais mettre en place pour les accompagner dans leurs fonctions. Et c’est là que cela a mal démarré pour moi. Je suis arrivée à une période où la structure était en fin de réorganisation, et ces entretiens ont été le moyen pour beaucoup de vider leur sac. Le contenu des entretiens est ainsi allé bien au-delà du sujet marketing. Quelques paroles m’ont marquée et donnaient déjà la couleur du diagnostic que j’allais écrire :

« Ici il n’y a pas de prise en considération de l’autre. »

« Il y a une telle concurrence entre les pôles. »

« La stratégie du cabinet sert avant tout les intérêts des associés. »

« Nous ne sommes pas entendus »

Et pendant ces trois mois j’allais en effet vivre des moments où je ne me sentais pas à ma place dans cette entreprise. Un jour, au cours d’une réunion, mes responsables m’ont fait une demande particulière.

— « Pourriez vous sil vous plait organiser une journée détente pour tous les collaborateurs de la structure, sauf les non-cadres du cabinet xxxx ? (cabinet qu’ils venaient de racheter)

Si je peux me permettre et au titre de responsable de la communication, je ne pense pas que ce soit un bon signal que vous allez envoyer à ces personnes. C’est la première fois que vous allez réunir les deux cabinets, et les non-cadres du nouveau cabinet ne seront pas là. À votre avis comment vont-ils interpréter cela ?

Vous avez peut-être raison, on va y réfléchir… »

J’appris plus tard qu’il y avait une politique de séparation entre les cadres et les non-cadres. Les cadres qui déjeunaient avec les non-cadres étaient mal vus. Moi, j’étais non cadre assimilée cadre, et je prenais presque tous mes repas avec des non-cadres. On se retrouvait dans la cuisine et on discutait de tout et de rien. Il m’arrivait de déjeuner avec certains cadres avec qui je m’entendais bien, mais je préférais ces moments conviviaux dans la cuisine.

Cette codification sociale allait encore plus loin. Quelques jours avant mon départ, alors que j’étais en train de discuter avec les collaboratrices de l’accueil, un des associés débarqua dans le hall, furieux :

— « Qu’est ce que c’est que cette voiture rouge dans le garage ? Il faut faire quelque chose ! »

Le problème était que la voiture en question n’était pas adaptée au standing de sa Porsche…

Il est 9 h 45, je termine de ranger mes affaires. Je laisse mes effets personnels dans le bureau et pars à la recherche de mes équipes pour leur dire au revoir. J’ai les larmes aux yeux. Je fais le tour des open-spaces, et termine dans la cuisine pour boire un café avec ceux dont j’étais la plus proche. Ils sont atterrés par la situation et ne comprennent pas pourquoi je suis brutalement congédiée. « Depuis que tu étais arrivée, il y avait un nouveau souffle, et on se sentait écoutés pour une fois ! » a été une des phrases les plus réconfortantes qui m’ont permis de partir la tête haute.

Nous discutons, nous rions, nous parlons aussi d’autres choses, je pleure, je m’arrête, je recommence au rythme des allers et venues des collaborateurs. Et puis c’est vraiment le moment de partir… Je remonte, prends mes affaires, rends la clé de l’entrée et sort le cœur vidé. Je monte dans ma voiture, il est 11 h 45.

Sonia Talidot


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