Dire le travail en temps de confinement

Avancer quand même sur notre chemin

Lolita a lancé une épicerie vrac avec son compagnon en décembre 2019. Survenu à peine trois mois plus tard, le confinement les a conduits à modifier une organisation encore en rodage. Cet entretien a été réalisé le 30 mars.

Ça a commencé par ma lecture de Famille presque zéro déchets de Jérémie Pichon et Bénédicte Moret. Nous avions déjà un mode de vie où nous faisions beaucoup de choses par nous-mêmes, où nous consommions bio. J’ai découvert dans le livre en quoi consistait vraiment la démarche de réduction des déchets et le fonctionnement d’une épicerie vrac : j’ai été séduite. Puis, il y a eu cette émission de radio où une personne racontait comment elle avait monté son épicerie vrac. Alors j’ai dit à Guillaume : « c’est peut-être ça qu’il faut qu’on fasse ». Il m’a pris au mot et nous nous sommes lancés.

Nous nous étions retrouvés au même moment à nous poser des questions sur notre avenir professionnel. Lui venait de demander une rupture conventionnelle à son employeur ; moi, j’étais en arret de travail et je réfléchissais à ce que je souhaitais vraiment. Nous tenions à faire un travail qui nous permette de communiquer avec les gens. Nous avons commencé les démarches pour monter notre entreprise, rencontré d’autres épiciers… Nous souhaitions proposer des produits de première nécessité, des produits qui puissent servir longtemps aussi, ne pas vendre du superflu. Nous avons ouvert yute en décembre 2019. J’avais alors le projet de développer des ateliers ce printemps pour échanger, partager des choses du quotidien : comment faire ses lessives, proposer ses recettes. Je voulais faire venir des intervenants. Ce qui me tenait à cœur, c’était que chacun amène ses idées.  

Au début du confinement, nous avons cherché comment nous adapter. Une amie est venue garder notre fils les premiers jours puis nous avons décidé d’alterner l’un et l’autre, un jour de présence à l’épicerie avec un jour à la maison avec lui. Nous avons réduit les heures d’ouverture et mis en place des commandes pour limiter le temps de présence dans l’épicerie alors qu’auparavant, les clients se servaient eux-mêmes dans les contenants qu’ils amenaient avec eux. Une amie nous a aidés à mettre les références de tous nos produits sur notre site internet dans l’urgence. Nous avons aussi proposé un système de livraison pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer. Nous avons publié sur les réseaux sociaux et informé les clients qui se déplaçaient : notre nouveau fonctionnement s’est vite diffusé et les clients l’ont trouvé rassurant. C’était très important pour nous que l’épicerie continue à fonctionner et nous sommes contents d’y etre parvenus.

« Seule dans l’épicerie, je dois tout anticiper »

Les jours où je suis à l’épicerie, j’arrive très tôt car le ménage est plus intense en ce moment. Je serpille, je range, je nettoie et je désinfecte tous les bocaux qui serviront à préparer les commandes. 

Avant, pendant les heures d’ouverture du magasin, je pouvais ranger, faire du réassort quand Guillaume s’occupait des clients. A présent, seule dans l’épicerie, je dois tout anticiper avant la préparation des commandes sinon je perds un temps fou. Nous nous sommes fixés l’objectif de commencer la préparation des commandes à 8h afin de les achever vers 12h-12h30. A 13h, les livraisons commencent. A 15h je suis de retour pour accueillir à l’épicerie les clients qui viennent récupérer leurs commandes.

Notre appel aux dons de bocaux fonctionne très bien et nous permet de limiter l’usage du papier pour emballer les produits. Par contre, trouver le bon contenant en fonction de la quantité de produit nous prend du temps : j’essaie avec un bocal, qui parfois ne convient pas alors je recommence. Ce serait plus simple de tout mettre dans un sachet kraft mais nous nous y refusons pour rester dans le concept de limiter les emballages. C’est plus satisfaisant à nos yeux. Dans l’urgence des premiers jours, nous avons utilisé de nombreux sachets mais ce n’était pas tenable et quand on a cherché une meilleure solution, les bocaux se sont imposés. Il n’y a pas vraiment d’alternative. Des sacs en tissus auraient nécessité un investissement et il aurait fallu les laver. Ça aurait pris encore plus de temps que les bocaux. 

« Le passage des clients me manque »

En ce moment, l’épicerie vide manque de gaieté. Préparer seule des commandes, ce n’est pas ainsi que nous avions imaginé notre travail. Le passage des clients me manque. Le désordre du magasin ne me convient pas. Nous avons de nombreux aménagements à faire sans avoir la possibilité d’y consacrer du temps. Mais nous savons que c’est provisoire : chaque chose va reprendre sa place. Nous ne sommes pas seuls à vivre cette situation et nous mesurons la chance d’être ouvert alors que beaucoup de commerçants autour de nous ont du fermer. Nous, nous continuons quand même d’avancer sur notre chemin, et à atteindre nos objectifs financiers. Bien sûr,  nous y consacrons plus de temps, plus d’énergie, et les soucis sont nombreux. Je cogite tout le temps ! J’ai encore plus à cœur de satisfaire au mieux le client. Je suis très attachée au fait qu’il n’y ait pas de rupture de stock. Comme les clients ne viennent qu’une seule fois dans la semaine, il faut qu’ils aient tous leurs produits. C’est une exigence que je m’impose à moi-même dans la mesure du possible. Peut-être aussi pour qu’on ne perde pas trop de clients non plus.

Avec le confinement, les clients ont adapté les quantités : une personne qui prenait habituellement 500 g de sucre en prend 2 kg par exemple. En conséquence, les commandes à nos fournisseurs doivent être faites plus fréquemment, et, au début, nous étions trop occupés pour les rappeler dans la journée. Nous n’avions pas non plus assez de temps pour faire le point sur ce qui manquait dans le magasin. Nous n’avons eu aucun souci par contre pour être livré rapidement. Les producteurs locaux avec qui on travaille ont tous répondu dès le lendemain ou le surlendemain. Ils sont très à l’écoute et restent tous en activité. Certains travaillent un peu moins et sont donc plus en capacité de répondre rapidement.

« Les façons d’acheter ont changé »

Quelques clients ne viennent plus pour l’instant. Peut-être les retrouverons-nous après le confinement ? D’autres sont venus pour la première fois à l’épicerie parce qu’ils ne trouvaient plus de farine dans les supermarchés. Et, en venant acheter de la farine, ils ont aussi acheté du fromage ou des légumes. Du coup, ils sont revenus parce qu’ils avaient apprécié nos produits. Les façons d’acheter ont changé. Des familles font davantage de gâteaux, parce qu’elles ont plus de temps et que cela occupe les enfants. Certains ont commencé à faire leur pain. ou réapprennent à cuisiner alors qu’ils manquaient d’envie pour le faire en rentrant du travail le soir. Nous vendions très peu de haricots blancs et rouges alors que maintenant nous en vendons beaucoup. Par contre, je n’ai pas constaté de réelle augmentation de la vente des pâtes. En ce moment on a donc moins de clients mais les commandes sont plus grosses. Les clients font les courses pour la semaine, voire pour deux semaines. Avant, les clients qui venaient à l’épicerie se laissaient plus facilement tenter par des petits biscuits, des petits chocolats. C’est moins le cas maintenant. Parfois les gens qui viennent chercher leur commande rajoutent des biscuits : ils attendent d’être sur place pour voir ce qu’il y a, mais comme ils cuisinent plus, ils achètent moins de gâteaux tout prêts. Et peut-être aussi font-ils davantage attention si leur salaire a baissé. Finalement cette période de confinement nous fait aussi prendre conscience qu’organiser un drive répondrait à un besoin. C’est un gros projet que nous avions déjà en tête au moment de créer l’entreprise : il demanderait des investissements, davantage de place, le recrutement d’un salarié, le développement du site avec des possibilités de paiement en ligne. Rien n’est fait mais nous y pensons davantage : des clients viennent aujourd’hui parce qu’il y a du drive.

Gérer l’entreprise en même temps que la maison est aussi plus difficile  parce que le travail à l’épicerie me demande plus d’énergie : quand je rentre le soir, je suis rincée. Heureusement ces jours-là, Guillaume est resté à la maison et a pu assumer des tâches domestiques, des lessives mais nous n’avons pas le même niveau d’exigence tous les deux donc j’avais tendance à le refaire. Le jour où je ne suis pas au magasin, je m’occupe des commandes. C’est une lourde responsabilité : répondre aux gens, regarder leur liste, vérifier la disponibilité des produits. Cela me demandait beaucoup d’énergie au début et mon fils m’a réclamé davantage de présence, donc je fais plus attention et nous gérons autrement avec Guillaume. J’ai aussi réussi à lâcher prise au niveau de la qualité du ménage de la maison.

« Je ne me sens pas confinée »

 Je ne me sens pas confinée parce que je vois du monde. Le matin, je parle avec les livreurs de ce qui se passe pour eux. Pour notre brasseur qui ne travaille quasiment qu’avec des bars, c’est compliqué. Je suis aussi à l’écoute de leurs inquiétudes car ce sont des personnes avec qui nous avons créé du lien depuis le début de l’entreprise. En général, ce sont des petits producteurs qui sont dans le même état d’esprit que nous, donc le contact passe bien et le lien se maintient pendant cette crise. Je rencontre aussi parfois des clients très angoissés sur l’après confinement ou qui ont peur d’attraper ce virus qui peut être grave. Je ne vis pas les choses de la même façon, peut-être du fait que je suis en activité et que je n’écoute pas les infos. Pour nous le risque est minime puisque les clients ne touchent pas nos produits. Nous avons mis en place des précautions qui rassurent, nous comme les clients.

Guillaume et moi arrivons mieux à présent à partager les tâches alors qu’au début on ne savait pas trop comment se les répartir et il y a eu des semaines trop intenses. A présent que nous avons trouvé le bon rythme, nous sommes heureux de pouvoir travailler. Nous continuons à intégrer de nouveaux produits, des choses innovantes. C’est motivant de travailler avec plus de producteurs locaux vu le contexte. Nos choix de produits dépendent beaucoup de l’intérêt des clients. Ils tiennent à ce que nous travaillions avec les petits producteurs de la région. Ils réfléchissent à ce qu’est une bonne consommation. Même si nous passons davantage par le mail et le téléphone aujourd’hui, la qualité du lien avec nos clients reste la même. Ils nous souhaitent du courage quand ils viennent à l’épicerie. Nous passons certes moins de temps à discuter quand il y a du monde dehors qui attend de pouvoir entrer dans l’épicerie. Nous gardons aussi en tête que nous devons limiter le temps de présence dans le magasin. Nous prenons des précautions mais nous échangeons quand même : les gens en ont besoin, en particulier ceux qui sont isolés. Pour eux, les courses, c’est leur moment de partage, ça leur fait du bien.

Lolita, épicière
Propos recueillis et mis en récit par Nathalie Bineau

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