Des récits du travail

Au cheveu près

Melissa se tient debout derrière Sylvie. Au programme du jour, lui faire des mèches, puis un brushing. Plutôt que de parler comme d’habitude, elles ont aussi rendez-vous pour évoquer son travail : les coupes, les chignons, rendre les clients beaux, le sens que ça a pour une coiffeuse.



Melissa debout derrière moi commence à me faire des mèches. Son petit chariot de pinces et de produits est prêt, mon enregistreur aussi. Elle met ses gants de caoutchouc verts, chaque doigt l’un après l’autre, bien jusqu’au bout. Cela fait longtemps qu’elle est d’accord pour me raconter son travail, mais il a fallu trouver la bonne occasion : c’est le cas aujourd’hui, le temps d’appliquer les mèches. Je cesse de regarder ses doigts, je l’écoute.

C’est le contact avec les gens, établir des relations avec la clientèle — féminine comme masculine, adultes ou enfants —, qui me passionne depuis toujours dans mon métier. Susciter un changement chez une cliente, un embellissement, un bienêtre par un vrai relationnel, ça me permet d’être moi-même et de réaliser de jolies choses. Chaque cheveu est différent, se travaille différemment. À moi d’adapter ma façon de faire. Que ce soit pour les colorations, les coupes ou pour les brushings, c’est du renouveau à chaque fois.

Ce qui m’avait donné envie d’interroger Melissa sur son travail, c’est le soin et l’attention que je vois dans ses gestes. Là, quand je l’écoute, sans la regarder faire, elle me parle d’école, de schémas de coupe, de savoirs sur le cheveu. Elle prend les mèches une à une, les pose sur la palette, passe le pinceau et parvient à en parler, tout émue que ça m’intéresse, que ses gestes m’intéressent.

En effet de voile, là, je vous prends une mèche de cheveux, je la colore totalement. Je prends la totalité et je la colore. Pour vous aujourd’hui, vu que vos cheveux sont courts, j’ai choisi d’appliquer la couleur à la palette, pas à l’aluminium, qui risque de me donner un effet taché. Si on réalise à la palette, comme ça, on sépare bien tous les cheveux, et ça permet d’avoir un effet plus fondu et plus naturel. Si j’avais mis un papier, ça aurait pu glisser : c’est ça qui donne l’effet taché.

Je choisis la technique en fonction de la longueur et du type de cheveux. Quand on fait la prise de rendez-vous, on demande toujours à la cliente si c’est des cheveux frisés, longs ou courts, épais ou pas, pour qu’on puisse prévoir le temps qu’il faut. Mais des fois il y a des surprises : les clientes ne savent pas toujours juger ce qu’elles ont sur la tête. Et nous, au niveau du planning ça change : si on a prévu une demi-heure et qu’on en a pour une heure, une heure et demie pour par exemple défriser, ça décale tout. On aimerait éviter ce genre de désagrément.

Une cliente vient d’entrer. Melissa la salue de son nom, et d’un grand sourire, engage sa collègue à prendre la personne en charge pour lui faire son shampoing au bac.

Vous avez des personnes qui manquent de confiance en elles. Elles laissent leur tête entre nos mains. À nous de tout mettre en œuvre pour chacune, de créer un embellissement visuel, juste sur leurs cheveux. Je dis « juste » mais les cheveux c’est très important pour une femme, ou pour un homme.

Un geste que j’aime particulièrement faire, c’est le petit moment de détente au niveau du bac, le petit moment de massage. Je vais le faire même si c’est un simple shampoing. Vous venez pour ça. Un moment de détente, ça permet de relâcher un petit peu la pression. J’aime bien apporter ce petit geste-là en plus.

Il faut vouloir bien faire, pour un simple brushing, comme pour le chignon d’une mariée. Il faut vouloir bien faire à tout moment, être tout le temps au maximum de ses compétences. Quand je vois le planning, je me dis : « Aujourd’hui je vais avoir ça et ça à faire ». Et quand je connais les clients, j’y pense le soir, je réfléchis à ce que je vais pouvoir proposer. J’aime bien savoir comment va être organisée ma journée, dans mon timing et dans ce que je vais pouvoir proposer.

Nous regardons ensemble ma tête, je vois bien qu’elle a travaillé de façon méthodique. Il reste tout le dessus à faire.

Vous proposez un diagnostic à un client. Il faut prendre en compte ce qu’il va aimer, ne va pas aimer. Par exemple, une cliente dit en montrant plusieurs photos : « Ça, j’aime bien… Celle-ci, non… Là, oui… » Ensuite, c’est à moi d’avoir de l’imagination, de me dire en fonction de tout ça : « Voilà la coiffure que je peux réaliser », en m’inspirant de ce que la cliente a pu nous montrer. Les photos peuvent aider parce que les termes techniques que nous employons ne sont pas forcément les mêmes que les mots de la cliente pour expliquer ce qu’elle voudrait. Mais ça nous induit parfois en erreur. Des clientes s’imaginent qu’elles peuvent avoir la même chose que sur la photo alors qu’elles n’ont pas la même nature ni la même quantité de cheveux, pas la même implantation, une morphologie du visage différente, une autre façon de s’habiller, de se maquiller. Les photos, c’est bien, mais il faut être vigilant.

Au moment où vous réalisez la coupe, vous n’avez pas conscience de la manière dont le cheveu va réagir. On voit le résultat au moment où ça sèche. On découvre en même temps que le client. Au début on a du mal à se projeter, à voir à quoi ça peut ressembler. J’ai en tête le schéma de telle ou telle coupe, mais le résultat final va-t-il ressembler à ce que j’avais imaginé, à ce que j’avais décidé d’élaborer ?

Le regard de Mélissa s’attarde sur ma nuque. Je lui demande s’il va être temps de recouper, je vois qu’elle a une idée pour la prochaine fois.

Réaliser des chignons me demande de la créativité. C’est souvent pour des mariages, et ce sont de jolies réalisations. On est très fixés sur le miroir, on travaille ensemble avec la cliente, à se demander ce qui va sortir. Elle m’aide, par exemple en me passant des épingles. Moi je suis concentrée. Je ne peux pas reproduire un chignon à l’identique. Même si je le défais et le refais immédiatement, il y aura toujours une mèche qui sera positionnée différemment, un mouvement qui va se faire autrement. Là aussi, il faut donner le meilleur de soi-même, quelles que soient les conditions. Un samedi, j’avais le poignet abimé et ça a été dur, mais j’ai tout de même fait trois chignons réussis.

Nos regards se croisent dans le miroir. Devant moi, un tiroir rempli de brosses. Nous le regardons ensemble, elle me raconte.

Mes brosses, je les choisis. Si on a un cheveu qui est très frisé, long, je prends une grosse pour bien décoller la racine et bien la lisser. Je dois avoir une dizaine de brosses, à un diamètre très rapproché, pour avoir le choix le plus large. Moi je prends toujours les mêmes matières, avec lesquelles je suis le plus à l’aise. Dans notre matériel, il y a des choses qui ne se prêtent pas entre collègues. Les brosses, éventuellement, mais pas les ciseaux. Le diamètre, et la longueur des lames sont différents. Avec notre façon de couper, les lames prennent cette forme-là. Ce n’est pas visible à l’œil nu, mais les lames changent, en fonction de la manière dont on coupe.

Dans le bruit du sèche-cheveu, nous n’avons pas poursuivi. La séance touche à sa fin. Je suis contente de la couleur et du coiffage. Je jette un œil vers la caisse. Mélissa suit mon regard, parcourt le plafond des yeux.

Devenir responsable du salon m’a fait prendre confiance. La confiance de la clientèle me fait chaud au cœur, je travaille pour moi-même, je peux payer mes salariés, et les produits dont j’ai besoin. Au début, j’avais de l’angoisse par rapport à tous les papiers, mais j’ai avancé là-dessus. À court terme, j’aimerais mettre un bon coup de dynamisme dans l’environnement du salon, apporter un peu de lumière, réorganiser l’espace, refaire de la peinture, recréer l’éclairage, changer le sol aussi. On commence gentiment, et on y va progressivement. Je n’ai pas besoin d’avoir quelqu’un derrière moi. Auparavant, j’avais toujours une appréhension, j’avais peur de mal faire. Sans patron, il n’y a personne au-dessus de moi pour intervenir si quelque chose ne va pas. J’en suis capable, je peux le faire ! Dans toutes les décisions, je vois le positif, le négatif m’empêcherait d’avancer.

Melissa, coiffeuse
Propos recueillis et mis en texte par Sylvie Abdelgaber


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