Les gens du rail racontent leur travail

Atmosphère explosive

Il y a cinq ans, je travaillais au poste d’aiguillage de la gare de Donges. Cette gare est située sur la ligne Nantes – Le Croisic qui traverse carrément la raffinerie de pétrole. J’avais pris le service vers 4 h du matin et, au passage du premier train, j’étais en écoute sur le canal radio du site de raffinage. Tout à coup, j’entends : « Il y a un problème sur une unité de production. Et il y a un train qui passe ! Vous n’avez pas demandé l’arrêt de la circulation ? » Le temps que la raffinerie déclenche le plan d’urgence, il y a un deuxième train qui arrive. Celui-ci s’arrête. Et là, j’entends à la radio : « Putain, faut stopper les trains. Il y a une fuite juste à côté de la voie ! »

À la moindre étincelle, c’était l’explosion : il n’y avait plus de raffinerie… Au départ de ce second train, j’ai entendu les mecs qui hurlaient : « Planquez-vous ! Tous à terre !!! » Mais ce n’était pas le moment, pour moi, de me mettre à l’abri… C’est juste après qu’ils m’ont appelé pour me dire d’arrêter la circulation. Je leur ai répondu que c’était fait, que j’avais bloqué les trains à St-Nazaire et à Savenay et que j’attendais que le dernier convoi se soit éloigné pour couper les caténaires. On a aussitôt lancé le « plan organisation interne » (POI), et j’ai demandé la coupure d’urgence pour qu’il n’y ait plus d’électricité dans les caténaires. À ce moment-là, j’avais déjà préavisé les astreintes et je suis resté à mon poste jusqu’à midi sans voir personne.

Il faut savoir qu’à l’origine, les installations de la raffinerie avaient été implantées entre la ligne SNCF et la Loire. Puis elles se sont étendues de l’autre côté des voies, si bien que le poste d’aiguillage est maintenant carrément dans la raffinerie. Or, on a vu, en 1972, ce que donnait l’explosion d’un pétrolier avec le Princesse Irène qui avait simplement ballasté ses cuves vides pendant un orage. Un monument a d’ailleurs été érigé en mémoire des six victimes. En cas d’accident majeur dans la raffinerie de Donges, compte tenu de la proximité des usines de Paimbœuf, de l’autre côté de la Loire, du terminal méthanier et des usines chimiques de Montoir, tout est rayé de la carte jusqu’à l’embouchure de la Loire.

Ce jour-là, mes chefs ont pris de mes nouvelles par téléphone depuis Savenay et St-Nazaire, à l’abri de tout risque d’explosion. Et, le lendemain, ils sont venus me contrôler : « Tiens tu as oublié ça dans la procédure ». Là, je n’ai pas eu peur de leur dire : « Vous étiez bien planqués dans les gares encadrantes, vous n’êtes pas venus m’aider. Ne venez pas me chercher sur la procédure ! »

Le poste d’agent de circulation est un poste plutôt calme, mais lorsqu’il y a des décisions à prendre, il ne faut pas tergiverser. Ce n’est pas seulement une vie, c’est la vie de beaucoup de personnes qui est alors en jeu. Une fois que le plus urgent a été fait, il est recommandé d’aller se rouler une clope pour se calmer un peu. Il vaut mieux que les nerfs descendent avant de poursuivre les démarches règlementaires internes à la SNCF : alerter les responsables, prendre les dispositions qui découlent de la situation, rédiger tous les PV et les inévitables rapports. Non seulement l’agent de conduite doit être très carré dans les procédures, mais il est primordial qu’il sache garder son calme.

Sébastien, agent de réserve à la circulation
Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot, coopérative Dire Le Travail

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