Des récits du travail

Accueillir l’enfant qui vient de naitre

Où l’on se rend compte que faire bien son métier de puéricultrice demande temps et attention. Le temps ce n’est pas de l’argent, c’est de l’or !

Deux femmes avec un bébé sonnent à la porte du centre médico-social où je travaille comme puéricultrice. C’est vendredi, le CMS est fermé au public. Nous sommes censés ne pas répondre aux personnes qui n’ont pas pris rendez-vous. Au fil des années et des restructurations, notre petit centre, situé en zone rurale, est passé de cinq jours d’ouverture par semaine à trois, et bientôt deux. Une assistante sociale passe devant la porte vitrée, les voit et prend l’initiative de leur ouvrir malgré les consignes. Elle me les présente. La jeune mère est d’origine colombienne, elle est accompagnée de sa belle-mère qui tient emmailloté un nouveau-né de six jours. La grand-mère paternelle du bébé me dit qu’elles ont besoin d’un rendez-vous, qu’elles n’ont pas de médecin traitant. Elle parait inquiète, tendue. La mère de l’enfant se tient à côté, effacée. J’estime qu’on ne peut pas les mettre à la porte, je les invite à s’installer dans mon bureau.

Je prends les premières informations. Le bébé est né un mois à l’avance. La grossesse s’est bien passée, l’accouchement également. Il est allaité. Mais la maman est inquiète, car son fils n’a pas eu de selles depuis plus de 24 h et elle a entendu à la maternité que ce n’était pas bon signe. Elle reprend son bébé des bras de la grand-mère afin de le déshabiller pour la pesée. Le bébé dort, se laisse manipuler. Madame le pose doucement sur la balance. Il n’a pas pris de poids depuis la sortie de la maternité il y a trois jours.

La maman se fige. Je continue les soins, j’observe l’enfant, puis demande à madame comment elle vit l’absence de prise de poids. Elle se met à pleurer et dit être inquiète. Derrière notre dos, la grand-mère s’agite. Je propose à madame de s’installer et de donner à téter à son fils. Je m’assois près d’elle. Le bébé n’arrive pas à prendre le sein dans sa bouche. Madame est mal à l’aise sur sa chaise, ne trouve pas une position confortable. La grand-mère dit qu’elle se doutait que son petit-fils ne prenait pas de poids, mais qu’elle n’osait pas faire la remarque au couple parental. Elle ajoute que sa belle-fille n’écoute pas ses conseils, elle ne comprend pas qu’elle suive à la lettre les consignes de la maternité d’allaiter à heures fixes, alors qu’il lui semble que son petit-fils a faim et réclame.

Bébé s’agite. Madame tente de lui donner le sein maladroitement. Puis il arrive à saisir le mamelon et à téter, mais je ne l’entends pas déglutir. Dix minutes passent. Je le repèse, il n’a pris que dix grammes. Je propose que madame le remette au sein. Sa belle-mère a trouvé un tissu qu’elle a enroulé et vient le placer pour lui permettre de poser le bras qui porte le bébé.

Je les encourage, elle et son bébé. J’ai confiance, je sais que chacun va trouver le chemin pour se rejoindre, que c’est une question de patience, de relâchement. J’invite madame à me dire ce qu’elle ressent. Elle fond en larmes en expliquant que sa mère n’arrivera de Colombie que dans un mois, qu’elle aurait aimé qu’elle soit là, que même si elle a le soutien de sa belle-mère, rien ne remplace la présence de sa mère absente. Madame et sa belle-mère pleurent toutes les deux, en cœur. Les larmes coulent. Je soutiens madame, par ma main posée sur son dos, par ma présence. Elle me regarde, tout en pleurant. À travers l’océan de larmes qui nous sépare, elle s’accroche à moi. Par mon regard, je lui assure mon soutien, comme si je portais, dans cet instant, le plus précieux des trésors.

Nous regardons le bébé qui tète. Et le lait arrive, comme les larmes des deux femmes. L’enfant déglutit, le lait déborde à flot, tout autour de la bouche, et coule sous le sein maternel. Nous sommes toutes les trois surprises par cet afflux de lait, madame et sa belle-mère bouleversées passant du rire aux larmes… Et moi avec elles, émerveillée. Le bébé a pris soixante-dix grammes !

Adeline, 42 ans, puéricultrice en PMI

2 réflexions sur “Accueillir l’enfant qui vient de naitre

  1. oh, c’est une bien belle histoire que ce lait maternel qui jaillit enfin, après qu’une professionnelle ait pris le temps d’accueillir la tristesse de sa mère !
    Merci !

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