Dire le travail en temps de confinement

« 8h du mat’, c’est bien »

Fanny et Flore sont artistes, l’une danseuse, l’autre auteure de mots et d’images, toutes deux engagées dans des projets de spectacle dans le cadre de la Compagnie Infusion, toutes deux attirées par le grand large. Donc pas vraiment disposées à rester confinées.
Texte rédigé le 10 mai 2020.

Notre « Œuvre du Futur » avortée

Entre deux rives, nous étions en pleine éclosion, en pleine poussée de nos Lectures Scéniques que nous commencions enfin à partager après plus d’un an de travail et de digestion. Un spectacle d’une heure qui raconte l’aventure de notre traversée de l’Atlantique à la voile. Notre agenda numérique se peuplait de petits points colorés qui nous rassuraient. Bourgeonnaient les dates en devenir — à Grenoble, à Lyon, en Drôme, dans des villages rhône-alpins, dans des salles de spectacle, dans la rue et chez des particuliers. S’épanouissaient tout un tas de projets plein d’un avenir fleurissant, qui venaient ajouter leur propre couleur à l’œuvre ainsi moirée : des cases débordant de points colorés.

La vie allait boutonnant, d’idées en réalisations, de rencontres en présentations, du lever jusqu’au soir avec à l’horizon deux ou trois années plus tard. Après un démarrage en trombe avec notre spectacle sur voilier deux ans plus tôt, nous voulions faire vivre l’expérience de la mer et de la pleine nature par tous les (grands) moyens : parcours sensoriel, sieste acoustique, conférence dansée, spectacles interactifs… Quand soudain, au détour d’une priorité IN-CONTOURN-ABLE, notre quotidien a changé ses contours. Au qualificatif de nos priorités, nous avons ôté le « in » et le « able », pour les simplifier avec un mignon petit « é ». Autrement dit, si je prends en compte mon lecteur et que j’ai envie qu’il me comprenne : nos priorités incontournables sont devenues contournées. Par ce qu’on sait.

Le virus a dépigmenté notre œuvre du futur, a fait flétrir nos prévisions de diffusion, et fait faner les possibles partages. Fanny chez elle. Moi chez moi. Nous ne pouvions plus nous retrouver à « 6 h du mat’ programme café croissant(s) et plans sur la comète (chiffrée et planifiée, au carré !) ».

Les premiers temps, le coup de la menace couleur covid nous a fait vaciller. Alors chacune de son côté, on a fait des trous dans la terre, et on a planté des graines. On y a laissé couler notre trop-plein de points colorés qui, la nuit, venaient encore nous réveiller ; on y a laissé fondre nos muscles enstressés, on y a laissé goutter nos pensées enbouclées.

On a rebouché les trous, et on a attendu. Et en attendant, on est allées respirer. Chacune de son côté.

Révolution 1 : libérer le temps de la cadence d’actions enchainées

Et un matin d’un certain jour… « Aaaahhhhhhhhh ! Ça sort ! Ça sort ! Y a un truc qui soooooort !!! » On s’est entendue crier, et tout à coup est apparue des deux côtés la même idée, qu’on s’est téléphonée : « Dans le monde d’après, on pourra dire que 7h du matin, c’est déjà bien… ». Oui, c’était la révolution qui germait. « Attends, on regarde encore un peu pousser, parce qu’en fait je suis pas vraiment sure si c’est pas juste de l’herbe qui a percé… ».

Notre œuvre du futur avait des couleurs floues, mais ce qu’on savait déjà, c’est qu’elle n’aurait pas les mêmes couleurs qu’avant. À force de remâcher les pourquois des comments de notre œuvre en façonnement, on a ressenti comme un gout de périmé dans la bouche. Je vous explique. Depuis deux ans et demi, on travaille à faire pousser un rêve un peu fou de partir de rien pour bâtir notre cadre de travail où l’on puisse être bien et proposer quelque chose à Demain. Alors avec du culot, de l’endurance et ce qu’il faut de naïveté, on y a cru. On y croit. Et on est fières ! Cette manière de remuer la terre, il fallait le faire. Mais aujourd’hui on arrive à un moment charnière : il est l’heure d’arroser abondamment.

Car, même si le fruit de nos actions n’est pas spéculation financière ou immobilière (ouf) accrochée par les dents au flux qui court à vitesse stellaire, nos belles idées se retrouvent tout de même compressées dans ce même flux où ne résonne qu’un son qui donne des tocs : « tic tac ». Alors voilà que de par notre GV (Grande Volonté), on est entrées bouches ouvertes dans ce grand Jeu où la terre est stérile. Bah oui, elle n’a pas le temps de se reposer. Les vers de terre, eux, l’ont capté, ils sont partis ailleurs. Et pendant qu’on continuait à colorer nos belles cases déjà bien blindées, on avait l’impression de voir se barioler ces terrains oppressés. C’était joli. Mais le problème, c’est que nous passions à peine quelque part, qu’on devait déjà s’envoler vers un nouveau projet, et on omettait d’arroser ce qui par conséquent n’avait aucune chance de bien pousser. Ainsi allait la vie qui nourrissait la stérilité par une énergie compactée dans un temps trop pressé, oppressant.

Révolution 2 : faire moins, faire mieux

Un autre matin d’un autre certain jour… « Ah cette fois ça y est ! Ça pouuuuuuuuuuuusssssse !!!!! » On s’est entendues crier, et tout à coup est apparue des deux côtés la même idée, qu’on s’est téléphonée : « En fait, on va en faire moins, et mieux. On va prendre soin de chaque chose, de chaque personne rencontrée, de chaque rendez-vous programmé, de chaque création en cours. On va se permettre de respirer, même si le souffle n’est pas dirigé vers une nouvelle idée. Et, 8h du matin, c’est bien. » Oui, c’était bien la révolution qui poussait. « Attends, faut que ça grandisse encore, je suis pas sure d’être capable d’arroser longtemps sans oublier. Je pourrais bien être prise de frénésie, et passer au suivant… »

Nous avons fait page blanche. Les fantômes des couleurs de l’œuvre étaient enfin partis. Nous étions maintenant prêtes à lui donner une texture différente.

S’entourer d’épaules

Le cœur de notre métier, c’est l’artistique, le dialogue des corps, des mots, des objets. Alors passer la majorité de notre temps devant l’ordi à tenter de diffuser sans pause et à pénétrer les secrets des tableurs excels et de la légalité qui commence à nous dépasser, et à nous stresser : stop.

« Allo Sébastien… mmm… oui… Socle commun… Passionnant…. Prise de risque… Raccord, oui… Aventure… Soulagement ». Voilà la Cie Infusion qui grandit, et qui accueille Sébastien, pour qui l’administration et la gestion semblent être comme une poésie qui, par l’association d’éléments divergents, paf, font éclore de nouvelles pousses.

De l’art, de l’art, envers et contre tout
(et surtout avec)

Puis, un soir, en écoutant les haricots pousser, une évidence nous est apparue : « Demain risque de ne pas être facile à vivre dans les canaux classiques de la culture. À court terme c’est déjà là, à moyen terme on ne sait pas, et à long terme c’est sûr. Et pourtant c’est dans ces moments-là qu’on a vraiment besoin de culture, et encore plus si ça devient vraiment la merde. Nous, le sens et notre rôle, ils sont là. Et pour pouvoir continuer à pousser, on va devoir s’adapter. Quoi qu’il arrive, se donner les moyens de continuer à partager du rêve et de la poésie. Avec un décor qui tient dans un sac à dos, pour s’installer partout, partout où il y a des yeux, des oreilles et des cœurs »

Du rêve à taille humaine

Puis un après-midi, en sentant les racines s’agripper : « Revenir à des petites choses, simples, humbles, à notre taille. Des choses agiles, qui se laissent creuser par la fragilité. Des choses qui puissent imprégner des lieux aussi petits que divers et pas fait pour. Des choses qui n’envoient pas du rêve, mais qui permettent au rêve de s’imprégner dans chaque grain de poussière. »

Puis une fin de matinée, à goûter un rayon de soleil : « le Spectacle sur voilier, intense en fric et en logistique, on le reprendra plus tard ». Ce spectacle qui nous a poussées à démarrer, qui nous a emportées dans des terres inconnues et qui nous a portées quand on était découragées. Pincement au cœur de le voir s’éloigner à l’horizon d’un futur plus lointain. Mais, c’est bien. On le sent. « Concentrons-nous sur nos Lectures Scéniques et sur le travail de nos matières respectives (le corps d’un côté, les mots de l’autre), à tisser ensemble sur un terrain où on pourrait faire revenir les vers de terre ».

Voilà bientôt le 11 mai. Mazette, on s’apprête à déconfiner… Il aura bien fallu tout ça pour se rendre compte que c’est quand même dommage de semer des graines sans les arroser. Et en plus, ce qui ne gâche rien, c’est plus agréable.

Fanny et Flore, artistesCompagnie Infusion

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